Et cætera, etc.

Etc.

Le (vrai) secret du (vrai) bonheur

par Sarah Weber in Contes et légendes

Il était une fois, il n’y a pas si longtemps, une jeune princesse très intelligente. Mais alors vraiment. Ses neurones fonctionnaient à plein régime, se multipliaient, croissaient ; ses neurotransmetteurs étaient tout vifs et joyeux ; bref, ça turbinait dur dans son ciboulot. Tous les tests de psy lui donnaient du 148, 150, selon les jours. Elle brillait dans tous les domaines, de la physique quantique au dessin en passant par les neurosciences et la philosophie. Elle avait même tenté coiffeuse et un CAP pressing en se disant que là, entourée de semi-débiles, elle serait incapable de s’adapter mais, las, elle avait fini par abandonner car ses coupes étaient trop sophistiquées et les chemises en vilain coton une fois passées entre ses mains ressemblaient à de la soie pure, ce qui mécontentait grandement les DRH qui voulaient avoir l’air peuple pour virer les ouvriers en toute impunité.

Ses parents se tordaient les mains de désespoir et d’ailleurs sa mère avait même développé une polyarthrite rhumatoïde à force, car, pour leur grand malheur, si leur enfant était très (mais alors vraiment très) intelligente, elle était moche (mais vraiment, vraiment moche) comme un pou. Elle était petite, mais d’ossature épaisse ; son tronc de nageuse allemande naine surmontait des jambes grêles et légèrement torves ; les caprices de l’adolescence l’avaient affligée d’une scoliose bien marquée et d’une acné persistante. Ses yeux n’avaient la couleur de rien, un mono-sourcil buissonnant les cachait, son nez était camus, ses joues creuses et ses lèvres asymétriques dévoilaient des dents jaunes et mal rangées. Une maladie infantile l’avait rendue presque chauve et ce qui lui restait de cheveux avait la douceur du crin et la couleur de la Seine en cru.

Déjà que les prétendants ne se bousculaient pas au portillon, les quelques téméraires, attirés par le gain de l’héritage à venir ou trompés par photoshop sur sa page Facebook, se trouvaient rebutés par sa laideur insigne et de toute façon, elle était si intelligente qu’elle les trouvait tous cons et déjouait leurs plans dans la minute.

Pas de mariage, pas d’enfant, pas d’héritier et le trône finirait dans les mains de cousin Georges, ce qui n’était pas une bonne chose.

Or, dans le village au pied du château vivait une sorcière malfaisante mais très douée. C’est d’ailleurs parce qu’elle était très douée qu’elle vivait encore, car elle transformait tous ses ennemis en boudins de Rethel (elle était d’origine ardennaise) et les dégustait ensuite avec des pommes caramélisées, un peu de muscade, sel, poivre, et un bon verre de rouge.

La jeune princesse, désespérée de ne point trouver de mari s’en alla la trouver. « Madame la sorcière, ayez pitié de moi, aidez-moi à trouver un époux, donnez-moi la beauté, la grâce, le charme, quelque chose, quoi ! Ôtez-moi ce masque de laideur qui m’afflige, rend malheureux mes parents et met le royaume en péril ! Je vous couvrirai d’or, de privilèges, d’actions Paribas, de ce qui vous plaira ! »

La sorcière réfléchit en se grattant une verrue, compulsa quelques grimoires et lui répondit : « D’accord, je veux bien faire quelque chose pour toi. Je ne veux pas d’or, pas d’argent en échange, mais tu va me promettre que je vivrai au château en toute liberté et que personne plus jamais ne s’en prendra à moi. Parce que le boudin aux pommes, ça commence à me peser sur les hanches… Signe ici et je t’expliquerai mon plan. » La princesse toute joyeuse s’empressa de signer le parchemin garantissant la sécurité de la vieille et ouvrit grand ses oreilles déjà fort décollées.

« À l’orée du bois vit une famille de bûcherons. Sept enfants sont nés de ce couple heureux. Sept enfants magnifiques, beaux comme des astres mais cons comme des balais. Six garçons qui travaillent dans la forêt avec leur père et une fille, belle, si belle que parfois le soleil s’arrête dans sa course pour la regarder. Tu vas aller me la chercher. Je ne doute pas de ta réussite, tu es suffisamment intelligente pour l’embobiner, car elle est encore plus bête que ses frères. Mais attention, je te préviens : on n’obtient rien sans rien… Si tu deviens belle, il te faudra perdre ton intelligence. C’est sans appel, tu seras cruche et la villageoise aura ta vivacité. Si tu es d’accord, va vite et reviens avant la lune pleine. »

La princesse s’élança et se mit en quête de la beauté rare à l’orée de la forêt. Elle finit par la dénicher dans une chaumière miséreuse, poussiéreuse et sans confort qui n’avait même pas de connexion internet. La jeune fille si belle était là, touillant la pâtée des cochons, gracieuse malgré ses oripeaux, radieuse sous la couche de crasse, belle, ô combien belle, et bête comme les porcs dont elle préparait le repas. La princesse réussit sans problème à la convaincre de la suivre chez la sorcière, lui faisant miroiter une vie meilleure si elle acceptait de se soumettre à une petite expérience.

La sorcière les attendait, impatiente de vivre au château, en mangeant du jambon ou des endives, n’importe quoi sauf du boudin blanc. Elle avait préparé un philtre magique et totalement irréversible qu’elle fit avaler aux deux jeunes filles. Et le miracle s’accomplit : la laide fut belle et bête et la belle devint laide mais dotée d’un cerveau auprès duquel celui d’Einstein était pitoyable. La désormais belle princesse s’en retourna chez elle, la sorcière à ses côtés, qu’elle installa confortablement dans une aile du château, et dotée de ses attributs physiques enivrants, elle put mener une belle et longue vie, pleine de maris, tous aussi bêtes qu’elle, d’amants, d’enfants très mignons et très bêtes, courtisée, admirée, célébrée, et comme elle était vraiment, mais alors vraiment très con, jamais elle ne se douta qu’on se moquait d’elle et de sa frivolité, que ses maris la trompait, que son comptable la volait, de toute façon, elle était riche à millions. Les parents enfin content d’avoir des héritiers moururent en paix et envoyèrent avant cela le cousin Georges croupir aux frontières du royaume.

La désormais laide paysanne s’en revint chez elle, mais sa famille ne la reconnut pas et son père la chassa à coup de fourche. Elle écrivit trois magnifiques romans que personne ne voulut éditer car elle n’était pas vendeuse du point de vue marketing ; elle découvrit des théorèmes compliqués et savants, mais tellement en avance sur son temps que les scientifiques la couvrirent de ridicule ; elle eut une vie de merde, pauvre, laide, sans personne sauf un chat borgne qui se laissait nourrir mais tout de même pas caresser.

 

Moralité
Mieux vaut être belle, riche et con :
on vit plus heureuse que pauvre,
laide et intelligente.