Et cætera, etc.

Etc.

Mammouths

par Sébastien Weber in Contes et légendes

Ç a, c'était en 2009… Les choses et les gens ont bien changé, tout particulièrement les petits neveux à qui la lettre est adressée. Ils ont fini — sauf le dernier — depuis longtemps de se goinfrer de sucreries et goûtent d'autres joies… Mais voilà, je la trouve rigolote cette vieille lettre…

Malo, Hoël et Laïs,
Chers petits neveux,

 

J’ai une bien triste révélation à vous faire…

Hier, en me promenant dans la forêt, j’ai entendu d’étranges barrissements, des barrissements plaintifs pleins de sanglots. M’écartant du chemin principal, j’ai suivi un sentier qui s’enfonçait à travers bois. Et bientôt, j’ai découvert une vaste clairière où — ô ineffable surprise ! — plusieurs dizaines de mammouths tournaient en rond, trompe basse, yeux rouges, en poussant ces tristes lamentations.

Vous avez bien lu : des mammouths ! Dans la forêt de Reims !

Stupéfait, fasciné par ce spectacle formidable, je n’ai pris garde que j’étais désormais parfaitement visible à l’orée de la clairière. Et voici qu’un des mammouths m’aperçoit et aussitôt dresse sa trompe pour alerter ses compagnons ; je veux fuir ; trop tard : je suis encerclé. Mais loin d’être hostiles, les mammouths se montrent plutôt curieux.

Le plus vieux d’entre eux s’adressa à moi :

— Que viens-tu faire en ces lieux de désolation, étranger ?

Je bafouillai, pris de court.

— Je me promène et je ne suis ici qu’à cause des pleurs que j’ai entendus…
— Ah ! reprit l’énorme et vénérable pachyderme avec une telle tristesse dans son soupir que mon cœur se serra douloureusement.
— Ah ! font tous les autres mammouths en chœur.
— Mais enfin, que vous faites-vous ici et pourquoi poussez-vous ces cris lamentables ?
— Ah !
— Dites-moi et peut-être pourrai-je remédier à votre malheur…

Le vieux mammouth laissa longuement ses yeux pleins de sagesse et de mélancolie posés sur moi, puis d’une voix que toute allégresse avait quitté me fit cet épouvantable aveu :

— C’est la faute aux enfants.
— Ah ! gémit le troupeau.
— Les enfants gourmands de l’Île de Groix.
— Les enfants de Groix ? m’écriai-je, interloqué.
— Eux-mêmes.
— Mais comment ? Pourquoi ?
— Ils nous bouffent les couilles.
— Ah ! Nos couilles ! Nos couilles ! gémit le troupeau.
— Ils se sont pris d’amour pour d’énormes bonbons qu’on appelle Boules Mammouth et qui ne sont en vérité que des testicules de mammouths. Monsieur Haribo n’a aucun scrupule : pour gagner de l’argent en gavant les enfants, il a châtré des milliers et des milliers de mammouths !
— Ah ! gémit le troupeau.

Sur un signe de tête du vieil éléphant, le troupeau d’un seul mouvement me tourna le dos et m’exhiba le désespérant spectacle de culs de mammouths écouillés. Les larmes me montèrent aux yeux aussitôt. Ils se retournèrent, honteux de n’être plus tout à fait des mammouths véritables.

— Et depuis lors, reprit le vieux mammouth, nous errons à travers les forêts cherchant un endroit secret où nous cacher en attendant la mort.
— Mes pauvres amis, m’exclamai-je. Je connais les petits garnements de Groix qui vous bouffent les couilles et je vais de ce pas leur demander d’abord de s’excuser auprès de vous et ensuite de vous renvoyer vos précieuses et volumineuses roupettes.

Les mammouths bondirent de joie et m’acclamèrent comme un héros.

Vous comprenez, chers neveux, ce que vous devez faire maintenant ? Voici l’adresse des mammouths :

Les Mammouths
Clairière du Vieux Chêne
Montagne de Reims