Et cætera, etc.

Etc.

Schtroumpfignon

par Sébastien Weber in Contes et légendes

Schtroumpfignon était mal aimé des autres Schtroumpfs parce qu’il était le Schtroumpf trou-du-cul. Aucun Schtroumpf ne voulait jamais jouer avec Schtroumpfignon le Schtroumpf trou-du-cul ou partager le gâteau à la salsepareille avec lui, et quand le Grand Schtroumpf décidait de travaux collectifs, Schtroumpfignon n’avait pas de coéquipier, il maniait seul et tristement sa petite scie égoïne. Les mots qui résonnaient le plus souvent à son oreille étaient : « Dégage de là, sale trou-du-schtroumpf ! » ou : « Tire-toi, schtroumpf-du-cul ! », suivant que ses interlocuteurs respectaient l’orthographe traditionnelle ou rectifiée. Bien sûr, le Grand Schtroumpf tâchait de lui maintenir un semblant de vie sociale, mais c’était bien difficile, car Schtroumpfignon était vraiment un sacré trou-du-cul.

Par exemple, plutôt que de choisir pour habitation une belle amanite tue-mouche ou un joli bolet gourmand, il avait élu domicile dans un phallus impudicus qui, comme chacun sait, est un champignon très malodorant en forme de bite. Ses congénères ne se privaient pas de l’accabler : « Barre-toi, schtroumpf-du-cul, tu pues la bite ! » Pis, la Schtroumpfette, que Schtroumpfignon comme tous les autres Schtroumpfs, aimait et convoitait tendrement, faisait mine de vomir à son approche, et tous les autres Schtroumpfs s’esclaffaient bruyamment en poursuivant Schtroumpfignon de leurs quolibets et en lui lançant des pierres.

Autre exemple, il avait voté Benoît Hamon, ce qui est vraiment stupide, même pour un Schtroumpf.

Un jour, Schtroumpfignon en eut marre et il décida de prendre sa revanche. « Trop, c’est trop ! » s’exclama-t-il dans le refuge putride de sa maisonnée après avoir une fois de plus beaucoup pleuré à cause de la méchanceté des autres. Nuitamment, il prit le chemin de la forêt du Pays Maudit et s’approcha de l’antre de Gargamel.

Quelle ne fut pas la surprise de l’affreux sorcier de découvrir un Schtroumpf sur son porche ! Un authentique Schtroumpf venait de frapper à sa porte et le regardait sans trembler, les yeux emplis d’une détermination farouche en dépit de l’évident néant cérébral qu’on y pouvait deviner. Surmontant son envie de cueillir la petite créature bleue entre deux de ses doigts crochus et verruqueux et de la précipiter dans un bain d’acide sulfurique, il lui demanda : « Qu’est-ce tu fiches là, sale Schtroumpf ? Réponds ou j’ordonne à Azraël de t’arracher ta vilaine bobine ! » Le chat feula.

Schtroumpfignon rassembla tout son courage et se présenta.

—  Je suis Schtroumpfignon, le Schtroumpf trou-du-cul.
—  Schtroumpfignon ? Jamais entendu parler de toi. Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce que tu me veux ?
—  Je veux vous montrer l’accès au village.
– Hein ? Quoi ? Comment ? L’accès à ton village ? Et pourquoi ça, s’il te plaît, espèce de trou-du-cul ?
– Parce que les autres sont méchants avec moi et que je veux me venger.
– Et tu es prêt pour ça à me laisser massacrer tout ton peuple ?
– Oui.
– Bon, d’accord. Qu’est-ce que tu veux en échange ?

Schtroumpfignon, le Schtroumpf trou-du-cul, fut pris de court : il n’avait pas pensé à ça. (Il faut dire qu’il portait bien son nom.)

—  Euh, rien, je ne sais pas. Je veux juste les voir tous mourir dans d’horribles souffrances.

Gargamel pensa que ce Schtroumpf était décidemment un sacré trou-du-cul, mais il n’en laisssa rien paraître et il suivit Schtroumpfignon à travers le dédale forestier qui menait au village des créatures. Une fois sur place, son chat et lui-même entreprirent de tuer tous les Schtroumpfs un par un avec un luxe de cruauté et de vilenie si extraordinaire que même Schtroumpfignon, qui assistait au carnage depuis la lisière de la forêt, se sentit un peu barbouillé. Une fois que tout le monde fut mort, le Grand Schtroumpf empalé sur un cure-dent et les maisons-champignon réduites en bouillie, Gargamel, apaisé, vint s’asseoir à côté du Schtroumpf trou-du-cul.

– Alors, tu es content ?
– Euh, oui, je ne sais pas, je crois, oui, peut-être…

Gargamel jeta un regard écœuré à Schtroumfignon, puis il lui dit :

– Bon, allez, la fête est finie. Maintenant, tu me ramènes à la maison et on se quitte bons amis.

Schtroumpfigon obéit et bientôt le sorcier, son chat et lui-même furent rendus aux abords de l’antre. Gargamel et Azraël pénétrèrent celui-ci et Schtroumpfignon resta seul sur le seuil.

– Qu’est-ce que tu fais encore ici, pauvre trou-du-cul ? lui demanda Gargamel. Casse-toi, barre-toi, ne refous plus jamais les pieds ici si tu ne veux pas qu’Azraël te bouffe.

Le chat feula, puis Gargamel claqua la porte. Schtroupmpfignon était désormais seul au monde. Il comprit sa terrible erreur, mais il était trop tard. Alors, il s’enfonça dans la forêt où il fut rapidement dévoré par des belettes.