Et cætera, etc.

Etc.

Balcon en forêt

par Sarah Weber in En campagne

Ça m’est arrivé. Je veux dire, me perdre dans les Ardennes françaises comme Glandier. J’avais dix-neuf, vingt ans, dans ces eaux-là. Toute seule avec mon père pour un week-end. Et nous prend l’idée saugrenue d’aller boire une bière en Belgique. En passant par les petites routes dans la forêt. Mais ce qu’on voulait vraiment, c’était trouver le village du héros de Julien Gracq, Monthermé, le village du Balcon en forêt, livre culte dans ma famille. Cette interminable attente dans le bunker, les promenades dans les layons, Mona la jeune femme dont il tombe amoureux, ces descriptions sans fin des arbres, de la chaleur — on adorait. Bref, on est parti sur les coups de deux heures. Passé par Rethel, je crois, et on s’est enfoncé dans les bois. Sauf que, c’est vrai, y avait pas de panneaux, pas de GPS, et notre carte routière ne nous aidait pas. Et puis la neige s’est mise à tomber, une vraie tempête, les essuie-glace n’arrivaient pas à chasser les tonnes de flocons blancs qui se déversaient en tourbillons. La radio (France Culture) ne captait rien, et mon père s’endort vite au volant s’il n’écoute pas un truc. Je n’avais pas grand-chose à dire, on n’était pas souvent tous deux réunis, alors j’ai fouillé dans mon sac et j’ai trouvé une compil’ sur cassette qu’un de mes amoureux m’avait envoyée. Je me disais, il va détester, mais non. Sur la cassette, les deux premiers airs, c’étaient La valse des Négresses Vertes et une valse de Skolvan, très belle, et après j’ai oublié. Mais je me souviens qu’on l’a écoutée en boucle pendant plusieurs heures, jusqu’à ce qu’on tombe sur un village où tous les gens s’étaient réunis pour répéter un spectacle dans la salle des fêtes. Ils nous ont indiqué la route vers Rethel et on a pu rentrer, toujours avec la valse, le réservoir quasi vide. On est arrivé à Reims vers minuit, on n’avait pas bu de bière, je ne me rappelle même pas si on a vu Monthermé, je crois que oui, mais bon, la reconstruction du souvenir… Je me rappelle juste de cette incroyable intimité qu’on n’avait jamais eue auparavant, perdus dans la neige, tous les deux un peu apeurés, mais sans le dire à l’autre, du soulagement quand on a vu briller Reims au loin, et la valse qui trottait dans nos têtes.

C’est là que je me suis dit que vraiment, j’aimais mon papa.