Et cætera, etc.

Etc.

Brèches et plafonds

par Sébastien Weber in En campagne

Un des anciens collaborateurs de la compagnie, en passe de la quitter, disait en confidence à celle qui allait le remplacer que selon lui la compagnie ne franchirait jamais le « plafond de verre ». Quelques mois plus tard, une indiscrétion involontaire de sa remplaçante nous mit au courant de cette assertion et cela nous causa momentanément quelque aigreur. Mais, une fois ravalée l’amertume, force est de constater que le propos de ce collaborateur n’était pas totalement dénué du fondement. Reste à déterminer de quel plafond de verre il est question.

Notre ancien collaborateur a donc tourné le dos au bureau exigu et aux budgets étriqués qui sont les nôtres pour les locaux confortables et le budget sérieux d’un festival de renom. Il semble rétrospectivement évident que c’est de ce plafond de verre qu’il parlait, celui qui distingue les compagnies de spectacle vivant adoubées par la bureaucratie culturelle des autres, le Diable à 4 pattes faisant partie des autres. Bien sûr, nous comprenons très bien l’attrait intime que peuvent exercer sur un esprit dynamique et moderne les perspectives d’un salaire digne de ce nom et d’un travail a priori consacré médiatiquement et institutionnellement, mais si nous ne comptons pas l’ambition parmi les tares, nous ne pouvons que constater que l’ambition se limitait ici en définitive à un carriérisme ordinaire puisqu’il s’agissait d’être embauché par un festival depuis longtemps légitimé qu’il n’y a plus guère qu’à maintenir et, éventuellement, à faire croître davantage.

Plafond de verre, donc, pour notre compagnie. Frappante, cette expression, car elle est souvent employée pour dépeindre la situation des femmes qui, en politique comme en entreprise, voient leur carrière stagner du fait de leur sexe et des attributs négatifs qui lui sont, par un atavisme imbécile ayant de beaux jours devant lui, attachés. Expression négative qui, dans la bouche de notre ancien collaborateur, perdait de sa négativité et soulignait seulement que pour telle ou telle raison, nous ne parviendrons pas à nous hisser jusqu’aux hauteurs où les compagnies de spectacles vivants peuvent respirer un air plus abondant et jouir d’une liberté accrue, ces hauteurs où l’argent ne manque pas, où les compagnies voient leurs projets validés, soutenus et produits par les institutions culturelles et leurs techniciens. Davantage d’argent, des projets reconnus par les médias et même par les politiques… Oui, nous comprenons qu’il doit faire bon vivre à l’étage supérieur.

Comment et par qui sont définies les invisibles degrés des invisibles échelles qui permettent de franchir l’invisible, mais hermétique, plafond ? Pour le qui, la réponse est facile : par tous ceux qui occupent les diverses fonctions au sein des institutions culturelles, à commencer par le ministère de la culture et en finissant par les plus petites commissions des plus obscures officines départementales. Cela forme une grande chaîne décisionnelle d’agents dont les orientations générales sont définies par un ensemble très complexe de forces, d’inerties et d’intérêts, qu’il faudrait analyser en profondeur si cela n’a pas déjà été fait, où se mêlent inextricablement les « goûts » et les « tendances » politiques, critiques, esthétiques et bureaucratiques du moment. Suivant la position qu’il occupe dans la hiérarchie, chaque agent de la chaîne influencera plus qu’il ne subira ou subira plus qu’il n’influencera la tendance générale, mais aucun d’entre eux n’a le pouvoir individuel de déterminer quoique ce soit de décisif. Il résulte à la fin que le ticket d’entrée aux hauteurs aérées de l’art officiel se paie de beaucoup de conformisme, même s’il arrive qu’une fois assurés de leur statut et de sa pérennité, des artistes puissent proposer du neuf ou du détonnant quoique toujours dans le cadre étroit et inoffensif du circuit culturel. Bien sûr, ce conformisme doit se dissimuler, en premier lieu aux yeux de ceux qui le génère, et c’est pourquoi il plébiscite tout particulièrement les audaces anticonformistes.

La vérité, c’est que le conformisme bureaucratique de la culture officielle doit nécessairement favoriser l’apparent anticonformisme et l’audace créatrice : les moyens alloués à la culture (enfin, pour mieux dire, à l’art, car c’est une maladie politique française d’assimiler toute la culture à l’art) sont si misérables qu’il faut au moins donner aux bénéficiaires, les usagers de la culture comme on dit, l’illusion de l’innovation et matière à gamberger entre gambergeurs sachant gamberger, et aux créateurs l’espace de crier des rages, des dégoûts, des provocations ou n’importe quels autres insondables et déchirants chagrins. Maintenir les lecteurs du Monde, du Figaro, de Médiapart ou de Télérama (ou autres îlots idéologiques douillets flottant au-dessus du plafond de verre perçu dès lors comme le plancher isolant du sous-sol sociologique) dans la certitude illusoire qu’ils sont les détenteurs légitimes et uniques du capital culturel général et particulier (sans parler du capital économique), voici dans le fond la première mission de la bureaucratie culturelle et des artistes assermentés par elle. Ce qui répond d’une certaine façon au comment.

Toutefois, il y a d’autres illusions à maintenir si l’on ne veut pas que tout pète. Nous vivons, rappelons-nous-en, dans une démocratie née d’une révolution dont le premier acte politique fut de déclarer l’égalité de tous. Les citoyens français s’attachent à ces hochets désormais symboliques et, pour autant qu’on leur donne des gages a minima que ces symboles-là sont tenus pour fondamentaux, ils se laissent longtemps écraser et mépriser — soit, disons-le, conchier copieusement. Aussi, la bureaucratie culturelle a-t-elle également cette autre mission de maintenir l’illusion que l’art, c’est pour tout le monde et de faire croire que tout le monde peut y accéder. En contrepartie des subsides reçues pour leurs audaces, les créateurs reçoivent instruction de brasser un peu de vent en dehors des circuits fermés de la diffusion culturelle, et les circuits de diffusion culturelle, eux, celle d’entrouvrir leurs portes à un petit nombre de gueux triés en suivant des critères sociaux, générationnels, géographiques ou encore physiques propres à compiler des statistiques rassurantes. Cela s’appelle l’action culturelle.

On peut pratiquer « l’action culturelle » à divers degrés d’engagement ou de désinvolture. Il existe un nombre remarquable d’artistes qui prennent les choses à cœur et tentent de combiner en un seul mouvement leur travail de création et le travail avec les publics désignés. Il en existe un nombre non moins remarquable qui — restons polis — traînent les pieds. D’ailleurs, peu importe. Le fait est que la bureaucratie culturelle pose une séparation très nette entre la mission artistique (consistant donc à produire de l’art pour la bourgeoisie) et la mission d’action culturelle (consistant donc à maintenir l’illusion que tout le monde peut également accéder à l’art) : ne seront considérées comme artistiques que les créations pures d’action culturelle. Concrètement, cela signifie que, par exemple, un spectacle de théâtre ne recevra le « label » qu’à la condition d’être intégralement réalisé par des professionnels et créé au sein du circuit balisé du réseau des lieux de création pour le public choyé de ceux-ci. Par label, nous entendons bien sûr les subventions diverses et variées — création, diffusion, etc. La troupe qui produit de tels spectacles doit évidemment en parallèle fournir un quota d’action culturelle — ateliers dans les quartiers, rencontres avec les jeunes, etc. —, mais doit garder à l’esprit de ne jamais effacer la frontière entre ces deux types d’activité sous peine de trébucher sur les embûches de la réglementation. La bureaucratie culturelle ne peut en aucun cas considérer qu’un spectacle interprété par des comédiens amateurs, même encadrés par des professionnels, puisse relever de l’artistique. Il y a une case pour ça, c’est l’action culturelle, quelque chose qui, allant des interventions en milieu scolaire à la promotion des pratiques amateurs, se situe à mi-chemin de l’assistanat social et de l’occupationnel. Sans doute certains artistes rendus à un haut niveau de notoriété et de reconnaissance institutionnelle peuvent-ils se permettre de transgresser cette règle. Cependant, pour l’immense majorité des autres, l’interdit est rigide. Il est probable qu’entre dans cette distinction le souci de préserver le statut des artistes, mais cela aboutit à de profondes absurdités et perversement revalide l’accaparement de la création artistique par une frange étroite de la population.

Aujourd’hui, les politiques brutales de prédation néolibérale menacent jusqu’à ce confortable entre-soi : le pognon s’évapore rapidement des caisses des officines de la culture officielle et ce qu’il en reste favorise d’abord le tape-à-l’œil grandiloquent, scènes conventionnées et théâtres de prestige, compagnies de longue date adoubées, projets d’ambition au minimum européenne, artistes internationaux, etc. Après avoir été destiné à outiller la bourgeoisie nationale dans son combat pour la distinction, l’art officiel se consacre désormais à outiller l’hyper-bourgeoisie internationale qui retrouve le programme de sa saison culturelle dans les pages du magazine d’Air France (car il est bien connu que les gangsters ayant réussi se refont des virginités à l’opéra). L’entre-soi rétrécit encore, si bien que certains des exclus de fraîche date découvrent le marasme de la politique culturelle auxquels d’autres sont depuis longtemps accoutumés, un peu comme certains Gilets Jaunes découvrent sur le pavé parisien la violence du pouvoir à laquelle sont rodés les banlieusards depuis des lustres.

Dès lors, s’ouvrent des brèches, étroites certes, mais réelles.