Et cætera, etc.

Etc.

Comme ça !

par Sébastien Weber in En campagne

Eh bien voilà, je suis mort.

Oh, n’en faisons pas tout un plat, ça n’a été qu’un mauvais moment à passer, ni plus ni moins angoissant et désagréable qu’une visite chez le dentiste. Le médecin, qui portait un slip de marque Petit Bateau en guise de masque de protection, m’a demandé mon âge, si je fumais, si j’étais allergique à quoi que ce soit et, une fois obtenues mes réponses, il a tracé une grande croix noire sur ma feuille d’admission avant de passer au patient suivant. Un infirmier, qui portait un bas résille en guise de masque de protection, me guida jusqu’à l’extérieur de l’hôpital où je fus pris en charge par d’autres soignants qui portaient des feuilles de papier toilette en guise de masque de protection et je me trouvai rapidement allongé sur un lit de camp au milieu de plusieurs dizaines d’autres lits de camp garnis d’agonisants sous la toile verdâtre d’une tente militaire dressée sur le parking par une poignée de réservistes qui portaient des bulletins de vote du second tour aimablement fournis par le ministère de la transition écologique et solidaire en guise de masque de protection. Quoi que la fièvre fît bourdonner le sang à mes oreilles comme la population d’une ruche fraîchement percutée par un ballon de football, je pus percevoir le tintamarre des respirateurs artificiels à moteur deux temps de fabrication hâtive dont le ministère de la santé venait d’équiper les pioupious du front pandémique. Bientôt, je fus intubé à mon tour, avec un segment de tuyau d’arrosage dont le ministère de l’agriculture venait d’équiper l’hôpital public pour l’aider dans sa guerre héroïque contre la maladie, et mes dernières paroles, distinctement articulées avant l’intromission du tuyau dans ma gorge et après l’absorption du verre de pastis réglementaire recommandé par le ministère de l’intérieur pour pallier à la pénurie de curare et de morphine, furent couvertes par les jurons du médecin qui portait une couche-culotte en guise de masque de protection et tentait, en en tirant furieusement la ficelle d’allumage, de mettre en route mon respirateur récalcitrant. Au reste, ces paroles revêtaient un caractère purement sentimental, s’il m’en souvient bien : « Ma femme, mes enfants, mes parents, je vous aime, prenez soin de vous… » Autant de banalités dont les mourants font grand cas, mais qui n’ont, à vrai dire, de sens que pour ceux à qui elles sont destinées ; ces derniers n’étant pas à mon chevet en raison de leur incarcération pour avoir oublié de signer leur autorisation de sortie, aurez-vous, ô vous vivants qui me lisez, la bonté de les leur transmettre à l’occasion du déconfinement et à l’issu de leur libération ? Merci.

J’ignore si je dois d’être mort d’abord au virus qui avait su déclencher la panique dans mes poumons ou au tuyau d’arrosage, toujours est-il qu’après quelques heures d’une torpeur due à la fièvre et augmentée par les vapeurs d’essence et d’huile de vidange des respirateurs gouvernementaux à travers lesquelles dans mes rares moments de lucidité je pouvais contempler l’incessant ballet du personnel hospitalier équipé de rince-doigts en guise de masque de protection, prenant conscience du péril où je me trouvais de ne plus jamais sortir de cet hôpital, je fus secoué par un sanglot fatal. Fatal, oui, car il ne manqua pas, ce sanglot, dans la violence du désespoir qu’il traduisait, de détacher de ma trachée un glaire perfide, provoquant instantanément l’occlusion du tuyau d’arrosage et, partant, le passage en sur-régime de mon respirateur lequel prit feu presque aussitôt. Et, cependant que les pompiers s’efforçaient de maîtriser l’incendie de la tente à l’aide des canettes de Coca-Cola usagées une à une remplies au lavabo des toilettes que le ministère de l’économie avait mis à la disposition des fiers soldats du feu pour accomplir leur périlleuse mission, je sentis que mon créateur me rappelait à lui.

Quelques formalités plus tard, j’intégrais le paradis.

À dire vrai, je fus aussi esbaudi que vous devez l’être en me lisant : « Au paradis, ce sale petit enculé de vociférateur athée ? Mon cul ! » Et pourtant, c’est vrai ! Et, pour ceux que ça intéresse, qu’ils aient de la religion ou se préparent à en avoir en prévision du prochain plan gouvernemental pour l’hôpital public, eh bien sachez que la réalité du paradis est parfaitement conforme à la description qu’en font d’ordinaire ses promoteurs, à quelques menus détails prés. Tout comme il nous l’a été annoncé, c’est au ciel et c’est douillet. Partout, infiniment, de petits nuages duveteux et tièdes vous donnent l’impression de marcher sur des tapis de chatons vivants. Ici et là, entre les allées de nuages, des fontaines de lumière délivrent aux bienheureux des boissons lactées ou vineuse à l’onctuosité melliflue et, aussi régulièrement que l’on trouve des parcmètres dans une rue marchande, l’on découvre des alcôves garnies de vierges plantureuses et nues qui tripotent des luths en suçotant des flutiaux et sourient aimablement aux nouveaux venus qui se signalent à leur attention par l’abondance et l’impétuosité de leur salivation. L’air est sillonné d’angelots potelés porteurs de corbeilles de fruits et bruit du babil harmonieux d’oisillons dodus qui volètent follement çà et là.

— Par ici, par ici, me pressait gentiment saint Pierre en précédant dans le moelleux dédale de la vie éternelle.
— C’est encore loin ? demandai-je.
— Les distances sont toutes relatives ici-haut, mon ami, comme vous l’apprendrez vite. Mais nous y sommes. Voici vos quartiers. Bien sûr, vous n’y êtes pas confiné (saint Pierre gloussa) et vous pouvez aller et venir comme bon vous semblera. Disons que c’est votre nuage d’attache. Je vous laisse vous installer. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, désirez-le et vous serez exaucé.
— Comme ça ?
— Comme ça.

Saint Pierre disparut comme par enchantement et je pus à loisir découvrir l’endroit où j’allais, enfin, passer l’éternité.

Qu’en dire ?

Qu’en dire à vous qui persistez péniblement dans l’être au sein de l’atmosphère irrespirable d’une planète livrée aux particules fines, aux gaz lacrymogènes et aux communiqués de Sibeth Ndiaye ? Si j’osais, j’orienterais mes lecteurs masculins, pour qu’ils se fissent une opinion de la qualité de l’accueil, sur la piste de leurs fantasmes à base de nurses grassouillettes adeptes du porte-jarretelles et spécialisées dans la toilette intime au gant tiède et au savon au lait d’ânesse, mais redoutant d’irriter mes lectrices, parmi lesquelles, peut-être, maman, je me contenterai de qualifier les lieux de cosy. Mais alors là, ouh la la, cosy-cosy !

Une fois sorti de mon bain relaxant aux huiles essentielles de myrrhe et d’encens, je passai une toge immaculée parfaitement ajustée à ma silhouette devenue miraculeusement gracile, goûtai quelques figues fraîches mises à ma disposition par un ange mutin dans un compotier de cristal et entrepris d’explorer plus avant les entourages de mon nouveau chez-moi. Pour tout vous avouer, la mort, je commençais de trouver ça pas mal du tout : la tête allégée comme un Saint Môret de régime, la poitrine dégagée de toute mucosité, le cœur au repos, j’allai plein d’énergie et de curiosité dans les couloirs aérés, soyeux pour ainsi dire, du paradis. D’aimables pensionnaires me saluaient de hochements de têtes exquisément mesurés, tout empreints d’aimable bienveillance, de sorte que je pouvais me croire intronisé au club Le Siècle le jour où Geoffroy Roux de Bézieux y déclara dans un discours entré dans les mémoires et dans l’Histoire : « Le leadership naît d’une relation exigeante entre un leader et son collectif de travail. » Après une portion de temps dont il m’est difficile d’apprécier la durée, car c’est au ciel et dans l’éternité une notion toute relative, le visages de ceux que je croisais et qui me saluaient commencèrent de perdre cette pellicule d’uniformité dont le primo-touriste recouvre les traits des indigènes du pays visité et lui fait accroire que tous les Noirs se ressemblent entre eux et qu’il est sage, pour ne pas commettre d’impair, d’user d’un patronyme générique pour les nommer tous, tel que Bamboula. Et quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître clairement M. Augusto Pinochet et Mme Thatcher se promenant bras dessus bras dessous !

Lisant l’étonnement sur ma face, le Chilien me fit ce bon sourire empreint de compassion qu’on lui connaît et s’arrêta à ma hauteur.

— Vous êtes nouveau ?
— Je viens d’arriver… Je…
— Ça fait ça à tout le monde. Venez. Suivez-nous.
— Vous suivre ? Mais…
— Suivez-nous, vous dis-je !

Et me voilà, subjugué par l’effarement, trottant derrière le couple de célébrités. M. Pinochet devançait mes questions et y apportait des réponses au fur et à mesure qu’elles prenaient forme dans mon pur esprit.

— C’est l’heure des informations. Il y a une télévision dans la salle commune et c’est Dieu qui tient la télécommande. Oui, il y a des Tucs et des olives dénoyautées et de la pizza aux anchois. Non, au paradis, ça ne fait pas grossir, vous pouvez en manger autant que vous voulez… Et du vin, oui… Et du single malt, oui… Et du spritz, oui…

J’avais bien sûr conscience de l’inanité des questions que je formulais mentalement, mais rien d’autre ne présentait à mon entendement et ce n’est que maintenant, à cet instant où je vous écris, que je peux les énoncer : comment un homme aussi peu au fait du doux commerce que se doivent entretenir les hommes entre eux jusque dans le règlement de leurs différends idéologiques pouvait-il bien avoir obtenu une place au paradis ? Et cette femme qui l’accompagnait, Mme Thatcher ? Je garde le souvenir de son attitude à tout le moins rigide dans son approche de la question sociale britannique, dont le slogan “Fuck off and die, poors !” fut improprement traduit par « La société n’existe pas » ? Comment dieu, qu’on dit tout amour et justice, pouvait-il les avoir accueillis parmi les bienheureux ? Le temps de supposer que d’une façon ou d’une autre ils s’étaient rachetés, par exemple en pleurant sincèrement lors des funérailles de Karol Józef Wojtyła, aka JP2, et nous étions rendus à la salle commune.

Dieu, dont l’existence ne faisait désormais pour moi plus aucun doute et qui manifestait sa perfection par le port d’une télécommande, y trônait, diffusant à la ronde l’onde radieuse de sa bonté légendaire. Je ne pus m’empêcher, à le voir ainsi tout replet de bonhomme sérénité, de lui trouver quelque ressemblance avec le regretté Jean-Pierre Gaillard, soit, pour ainsi dire, la physionomie d’un épicier bourguignon sereinement attaché aux valeurs de la délation de plouto-franc-maçon-juivo-communistes par temps d’occupation et à la culture de portefeuilles d’actions sur les pentes escarpées mais fertiles du CAC 40. La société dont il était entouré ne fit qu’augmenter ma surprise. En effet, y siégeaient dans une ambiance décontractée de cocktail de croisière semi-mondaine des personnages aussi hétéroclites que M. et Mme Goebbels, Adolphe Thiers, Ronald Reagan et Harry S. Truman, le Gal Bugeaud, Suharto, François Mitterand, Ariel Sharon, Louis Capet – dit L16 –, Adolf Hitler, quelques Kim Jun, les maréchaux Foch et Pétain, Joseph Staline, Béria, ainsi que bon nombre de figures familières des livres d’histoire dont l’énumération deviendrait fastidieuse, déjà que mes phrases sont un chouillat longuettes, donc bon, voilà.

Margaret et Augusto (ainsi m’avaient-ils prié de les appeler) s’égayèrent parmi les convives et Mme Goebbels s’empressa de me conduire au buffet. Piochant dans une coupelle d’argent quelques olives dénoyautées, je prêtais l’oreille à la conversation du premier cercle des intimes du Père. Celle-ci roulait sur les exploits de dieu.

— Ah, moi, disait Staline, ma préférée, ça reste celle d’Abraham et de son gamin !
— Le déluge, marmotta Hitler.
— « Sacrifie-le pour moi ! » Et il y va !
— Le déluge, répéta Hitler, visiblement entêté d’une idée fixe.
— Et Job, n’était-ce pas particulièrement savoureux ? intervint le Gal Bugeaud. Tout perdu, pôf, presque du jour au lendemain. Brillant. Brillant.
— Le déluge.
— Si vous voulez mon opinion, commença François Mitterand avant qu’Adolf ne l’interrompît brièvement.
— Le déluge.
— Votre plus belle réussite, cher dieu, reprit-il, c’est votre fils.

Ponce Pilate, qui revenait à cet instant des commodités en s’essuyant les main, approuva la remarque de l’ancien président français.

— Le coup de la résurrection, chapeau !
— Le déluge, répéta encore Hitler entre les dents duquel Rouhollah Khomeini glissa un loukoum.

Dieu écoutait ces louanges en laissant flotter un sourire modeste sur ses lèvres. J’en étais, moi, à me demander ce qui me valait l’honneur douteux d’intégrer cette compagnie de tortionnaires, de génocidaires, de manipulateurs et d’assassins plus ou moins distingués, quand dieu pointa son doigt dans ma direction, faisant taire toutes les conversations et braquant sur ma personne quantité de regards curieux.

— Ne t’étonne pas plus longtemps, Sébastien, fit dieu.
— Euh, tentai-je en déglutissant le Tuc demi-mâché qui me collait à la glotte.
— Certes, tu n’es pas aussi mauvais qu’eux.
— Ah ? Ah bon…
— Mais tu as fait des efforts.
— Oui ? Lesquels ? Si je puis me permettre…
— 2012…
— 2012 ?
— Les élections…
— Les élections ? Euh…
— Hollande ?
— Hmm-hmm ?

Un immense éclat de rire fusa de l’assemblée auquel je fis timidement écho.

— Hollande ? Ah, oui… Ha ha ! Oui, c’est vrai, ha ha !
— Ha ha ha ! s’esclaffèrent de plus belle les bienheureux.
— Certes, reprit dieu, tu croyais bien faire : tu croyais voter à gauche.
— Euh, pas tout à fait, mais…

L’assistance riait maintenant à gorge déployée et dieu, prenant en pitié mon embarras, fondit sur moi et passa un bras réconfortant autour de mes épaules.

— Viens-là, mon petit kiki. Tu n’as pas démérité, même si c’est très modestement que tu as contribué à mon règne sur terre.
— Ah, parce que vous… ?
— Tout cela est mon œuvre.
— Tout cela ? Les… ? Eux ?
— Naturellement.
— Ah ?
— Je suis mauvais.
— Oh ?
— Mais alors, mauvais !
— Non ?
— Oh si ! Et ce n’est pas fini.
— Les infos ! Les infos ! se mit soudain à scander le chœur des psychopathes.

Magnanime, dieu actionna sa télécommande et un immense écran plat scintilla au-dessus du buffet avant que ne s’y affiche l’image suivante :

Un cri d’effroi bien compréhensible m’échappa. Ça et là des exclamations enthousiastes éclataient. Augusto, Adolphe et Adolf se donnaient de grandes tapes dans le dos. Margaret, émoustillée, se frottait lascivement contre Mitterand. Mme Goebbels faisait remarquer à son époux sa légère ressemblance avec le préfet de Paris. Staline et Béria débouchaient une Smirnoff frappée.

— Mais… Mais… Mais… balbutiai-je atterré. Pourquoi ? Pourquoi lui ?

Dieu m’adressa son sourire patelin.

— Lui, c’est votre présent et mon avenir sur terre.