Et cætera, etc.

Etc.

Confiottement

par Sébastien Weber in En campagne

16 avril 2020, 18:30. – Je viens de relire Montaigne. Quel grand homme ! Quel visionnaire ! Demain, je relirai La recherche du temps perdu. C’est un des avantages du confinement, avoir le temps de se consacrer à l’essentiel : relire, réécouter, se cultiver, réfléchir, se recentrer.

Deux mésanges charbonnières, tout étonnées du silence de la ville, se sont posées sur le rebord de ma fenêtre. Des larmes me montent aux yeux : nature, enfin, qui reprend ses droits ! Quand allons-nous comprendre que nous ne faisons qu’un ? Que nous sommes parties du grand Tout ? Nous pouvons changer. Il faut y croire. Il n’est pas trop tard.

Même jour, 20:00. – Nous sommes nombreux à nos fenêtres et nos balcons (les Roumeyeux et les Pardinot aux deux derniers étages ont des balcons) pour applaudir l’aide-soignante qui vit au rez-de-chaussée et qui revient de sa longue journée à l’hôpital. Bravo ! Vous êtes héroïque ! Vous êtes la fierté de notre pays, ce que nous avons de plus beau et de plus précieux dans le combat pour le retour à la normalité. Merci !

Même jour, 23:45. – Je viens de revoir Le Sacrifice de Tarkovski. Quel grand réalisateur ! Quelle vision ! Je sirote une infusion réglisse-verveine-sauge de la bio-coop. Une paix étrange s’empare de moi sous le ciel nocturne piqué d’étoiles innombrables : je suis niché dans les bras de l’univers, poussière atomique dans l’infini, confiant dans la puissance énergétique sans borne du mystère.

17 avril 2020, 09:00. – Je souris en levant les yeux de ma lecture (À l’ombre des jeunes filles en fleur), car j’entends les cris de plaisir des voisins, un jeune couple qui a emménagé il y a peu. La Vie. Tout simplement la Vie, la Vie qui Va, la Vie qui continue. Peut-être un nouveau petit-d’homme fera-t-il son apparition dans neuf mois ; qui sait ? Sourire.

Même jour, 11:30. – Yoga. La vie ordinaire nous tient trop éloignés de nous-mêmes. Je visualise la colonne d’air entre mon pubis et le haut de mon crâne, c’est une colonne de lumière. Les pensées parasites vont et viennent et ne m’atteignent pas. Retrouver l’enfant qui se terre au fond de moi : viens, petit moi, je peux t’écouter maintenant, enseigne-moi.

Même jour, 12:30. – Une pomme, un morceau de fromage, une poignée d’amandes. Le goût des choses simples m’emplit et me contente. Les mésanges semblent m’adresser un salut fraternel en secouant vivement leurs petites têtes au-dessus du bol d’eau que j’ai déposé à leur attention sur le rebord de la fenêtre.

Même jour, 13:45. – J’éteins mon ordinateur. Je sais ce qu’il y a à savoir, que le confinement est prolongé. Le reste en trop emprunt de négativité. À quoi bon se tourmenter avec la pensée de ce qu’on ne peut pas changer ?

Prendre des nouvelles de ses amis. Tous vont bien. Ensemble, tenir. Ensemble, en dépit de la distance. Ensemble contre la peur. Yves compose (Nature-Murmure, un concerto ; c’est magique !) Frédérique rénove entièrement l’étage supérieur de sa maison. Antoine et Anabelle conçoivent une application pour smartphone de partage de recettes détox. Inventivité, confiance. Maintenir les liens, en créer de nouveaux.

Même jour, 17:15. – Je suis réveillé de ma sieste par les cris de plaisir des voisins. Quelle vitalité ! Peut-être pourraient-ils éloigner un peu leur lit du mur. Sourire.

Même jour, 20:00. – Quelques noisettes, une orange, une faisselle artisanale de Lozère, et c’est le moment d’encourager et de remercier notre héroïne. La voilà. Bravo ! Tenez bon ! On est avec vous ! Ah, elle prend la parole… « Ce qui serait bien, plutôt que des applaudissements, ce serait du soutien quand on fait grève pour l’hôpital public, pour avoir plus de moyens… » Et voilà ! De nouveau cette maudite politique qui sépare les gens, quel dommage ! Quand allons-nous enfin comprendre que nous faisons partie d’un même Grand Tout et que ces notions de droite/gauche ne veulent rien dire face à un couple de mésanges charbonnières ? J’éprouve de la colère à cause de cette vision étriqué de la vie – la Vie ! Je voudrais pouvoir expliquer ces choses-là à l’aide-soignante, mais depuis le troisième étage, ce n’est pas possible. Je me contente de secouer tristement la tête et de fermer la fenêtre.

Même jour, 22:50. – Heureusement, le documentaire d’Arte sur les pêcheuses d’huîtres du Japon m’a rendu toute ma sérénité. Demain, je finirai À l’ombre des jeunes filles en fleur et je me mettrai à l’écriture de mon roman : mon petit-moi m’a tendu la main par dessus les stratifications du temps et j’ai retrouvé confiance.

18 avril 2020, 03:25. – Bon, ils exagèrent un peu les voisins. Et puis, ils confondent célébration de la Vie et bestialité. « Vas-y, vas-y. mets-la-moi profond » et « Tu te régales, hein, ma cochonne ? », bôf, il y a mieux.

Même jour, 11:00. – Pas moyen d’écrire une ligne ou de continuer de lire. Angoisse. Poids dans la poitrine. Tension. Pourquoi suis-je angoissé ? Je me mets en position de méditation et je laisse filer mes pensées. Je focalise mon attention sur la tension mentale qui fait comme un point rouge vibrionnant dans ma poitrine. Je comprends que j’ai peur. Demain ne sera pas comme hier. Le monde va changer, le monde va être bouleversé et j’ai peur que la Vie n’ait pas le dessus. C’est en moi que se trouve la réponse. C’est en chacun de nous que se trouve la réponse. Dans notre acceptation de la Vie. Dans le dépassement des vieux clivages, dans l’effacement de notre dualité corps/esprit. Ma respiration s’apaise. La réponse est en moi. Pourquoi faut-il que le voisin choisisse ce moment-là pour crier : « Je vais te la mettre dans le cul, petite salope » ?

Même jour, 14:30. – « Je m’efforce de positiver, du mieux que je peux, mais ça devient difficile, Anabelle, tu sais. Les gens ne sont pas responsables, ils n’ont pas idée de ce qui se passe, ils restent enfermés dans leur train-train. Par exemple, les voisins, je veux dire, plutôt que d’écouter les oiseaux, d’écouter le silence… Le silence, quoi, quand même : depuis combien de temps on n’avait pas pu écouter le silence, hein ? Je veux dire, c’est exceptionnel, même si c’est terrible cette situation, de pouvoir écouter le silence… Comment ? Ce midi ? Des carrés de tofu-vapeur, des graines de sésame, un bouillon de wakamé… Et toi ? Ah… Tu aimes ça, les coquillettes ? Eh bien, j’essaierai. Mon roman ? J’avance, j’avance. C’est dur, mais j’avance. »

Même jour, 22:55. – Je viens de revoir la première saison de Casa de Papel sur Netflix. J’aime bien la chanson brésilienne qu’ils chantent sans arrêt, « Bélatcho ». Les coquillettes, c’est assez bon, même si avec l’huile de coco ça ne se marie pas très bien ; j’irai à la bio-coop demain : ils ont peut-être du beurre. Personne ne s’est montré aux balcons pour applaudir l’aide-soignante ; peut-être qu’elle fait des heures supplémentaires.

19 avril 2020, 01:10. – « Encore ! Encore ! Encore ! Aaaaaahhhhh ! »

Même jour, 11:50. – Retour de la bio-coop. Sylvain, le vendeur, m’a regardé avec les yeux tout ronds. « Du beurre ? Euh, non, on ne fait pas ça. C’est de la vache, genre, non ? » Pris de l’huile d’olive de Toscane à la place (18 €). Dans la cage d’immeuble, l’aide-soignante s’est approchée de moi pour me demander de signer une pétition pour des masques ou je ne sais quoi. Elle s’est approchée de moi ! Non, mais quelle connasse inconsciente ! Pétition, oui, mais pour la virer de l’immeuble, cette cinglée ! À se demander si elle est vraiment aide-soignante.

Même jour, 17:00. – Le chat des voisins a bouffé une des deux mésanges.

Même jour, 19:30. – Je viens de trouver la phrase d’accroche de mon roman. « Longtemps je me suis couché de bonne heure. » Je crois que je tiens un truc.

Même jour, 20:00. – Tout le monde est aux fenêtres et aux balcons. L’aide-soignante évite comme elle peut les jets d’œufs et d’épluchures. Je crois qu’elle a compris. Enfin ! Demain, je poste sur le groupe WhatsApp de l’immeuble la pétition pour l’expulsion des voisins et de leur saloperie de chat.