Et cætera, etc.

Etc.

Gendarme

par Sébastien Weber in En campagne

Je reviens d’une balade – avec le chien dont je vous parlais avant-hier, donc – que j’ai trouvée un peu longue. Sans doute n’aurais-je pas dû ajouter huit cachets d’imodium à la tambouille de l’animal de compagnie. Sans doute. Mais quoi ? Contre mauvaise fortune bon cœur, et toutes mes pensées vont aux caissières de supermarché, aux ouvriers d’usine, aux préparateurs de commandes et autres femmes de ménage d‘Ehpad, ainsi, bien sûr, qu’aux soignants, qui charbonnent sans beaucoup d’équipement, jetés dans la bataille de notre survie générale avec un manque de considération proprement ahurissant. Il y a dans le mépris de classe et l’amateurisme crasse de l’équipe gouvernementale et de ses sous-fifres préfectoraux quelque chose qui rappelle le patronat des mines d’antan et, puisque le laquais vil et servil qui nous tient lieu de président a fait tantôt usage d’une roborative métaphore guerrière, l’état d’esprit de l’état-major de l’été 1914 : « Les balles allemandes sont de si piètre qualité qu’elles ne feront tout au plus qu’égratigner nos soldats. Hardi, les pioupious ! »

Pendant que le chien ahanait et gémissait accroupi sur une malheureuse motte de terre qui paraissait, dans le soleil déclinant sur la vallée de la Marne, un autel sacrificatoire pour illuminé scatophile, je me pris à rêver d’un grand tribunal populaire et festif dans l’enceinte gourmande duquel nous aurions le loisir de traîner Macron, Buzyn, Castaner, Lallement, Largarde et autres grotesques énarques d’obédience versaillaise, avant d’y accueillir également Drahi, Lagardère, Arnault, Niel, Bolloré et cætera, répugnants spécimens de profiteurs éhontés auxquels nos ancêtres tentèrent vainement d’inculquer les bonnes manières en place de Grève. « Ah ! » me disais-je. « Ah, qu’il serait bon de ramener ces gens sur terre et de leur laver la cervelle des dogmes infondés dont ils ont cru malin de draper leur cupidité mortifère et leur médiocrité insigne ! » (Je m’adresse souvent à moi-même en termes choisis, partant du principe que ce n’est pas parce que je suis tout seul que je ne dois pas m’exprimer comme en excellente compagnie.) Le chien peinant énormément pour accomplir son besoin, à tel point que je le soupçonnai un moment d’être entré en gésine, ma rêverie trouva bientôt à s’alimenter dans l’évocation de toutes les consciences politiques demi-molles qui par faiblesse ou hébétude cérébrale profonde donnèrent un jour quelque crédit à l’habitué des unes de Paris Match au prétexte qu’il faisait de son mieux et que de toute façon, c’était lui ou Marine Le Pen et que ne pas le soutenir ou, pis encore, le critiquer, c’était jouer le jeu de cette dernière : ne fallait-il pas eux aussi les mener au tribunal ? N’étaient-ils pas eux aussi en quelque sorte responsables du fiasco ? « Putain de merde ! » m’exclamai-je en mon for intérieur, rompant la règle d’exquise politesse que j’observe d’ordinaire au cours de mes soliloques muets. « Mais voilà qui fait un sacré paquet d’andouilles ! »

Eh oui, ça représente du monde, un gigantesque baquet de mous du bulbe, une pleine mer de capotes mentales trouées, un univers entier de décérébrés biberonnés aux JT de Hondelatte, aux époumonnements de Barbier, aux élucubrations d’Aphatie, aux errements stercoraux de Finkielkraut, un infini d’individualités atomisées convaincues d’être les artisanes de leur sort, d’innombrables myriades de quand-on-veut-on-peut… Allions-nous devoir concevoir quelque goulag pour rééduquer tous ces lavedus ? Non ! La France n’est ni la Russie d’antan ni la Chine d’aujourd’hui et, de toute façon, la Picardie et les Ardennes, quelques faces sinistres qu’elles présentent au ciel, n’offrent point de climat suffisamment rigoureux pour cela. Dès lors, que faire, que faire ? Tel un imberbe et vigoureux Lénine néo-rural, je m’interrogeai sans trouver de réponse. Rendu nerveux par toute cette réflexion et cette angoisse, je m’étais cependant, machinalement, remis à marcher d’un pas vif en direction de ma maison sans m’aviser du chien qui, ayant amorcé son processus de délivrance et ne pouvant plus l’interrompre, roulait au bout de sa laisse tel une balle de jokari au bout de son fil élastique. De sorte qu’une fois rendu à la porte d’entrée de ma demeure, je fus brutalement rappelé à la réalité par un jappement plaintif : le chien était coincé entre la souche du vieux lilas et la première marche de l’escalier et le filin de sa laisse, enroulé plusieurs fois autour de son cou et plusieurs autres fois autour de ses pattes, ne lui permettait plus guère de s’oxygéner convenablement ni de se mouvoir. Las, la sotte créature, non contente de s’être faite paresseusement traînée à l’instar d’une tsarine en troïka, n’avait point jugé bon de commander à ses sphincters de se fermer ! Même si cette absence de contrôle sur ses fonctions excrétoires peut évoquer à certains les logorrhées verbales de notre ancien président Nicolas Sarkozy et, partant, leur inspirer la bienveillante commisération qu’on accorde généralement aux plus gâteux de nos anciens, je ne me montrai quant à moi que modérément complaisant : aux remugles de pêcherie en grève estivale qu’exhale mon chien en toute circonstance se mêlaient à présent d’abominables effluves de tannerie en comparaison desquels les éditoriaux de Laurent Joffrin et les perles esthétiques de Gabriel Matzneff pouvaient passer pour de printanières fragrances. Maîtrisant mon premier réflexe, qui, vous vous en doutez bien, eût été d’asséner à la créature malodorante un mérité coup de tatane, je pris le parti qui s’imposait de toute évidence, c’est-à-dire de profiter de son immobilité forcée pour la doucher à l’aide du tuyau d’arrosage. Dont acte.

Dûment équipé d’un masque de plongée et d’un tuba dénichés au fond d’un carton marqué « Plage » et d’une solide paire de gants de jardinage vert pomme, le tuyau d’arrosage calé sur la position « Karcher », j’étais en train de nettoyer consciencieusement le pelage mité de mon chien, lequel manifestait tout son contentement par de petits gémissements rauques et des roulements d’yeux singuliers, observant avec satisfaction la rigole de jus brunâtre s’écouler vers la grille d’égout, quand soudain un véhicule de la gendarmerie nationale fit irruption sur la place Saint Quentin, siège de mon domicile, s’arrêta à ma hauteur et découvrit, dans l’embrasure de sa vitre ouverte, le visage d’un pandore aux sourcils épais et à l’élocution rendue pâteuse par un masque d’aspect chirurgical.

— Qu’est-ce que c’est que cette bête-là ? fit le représentant des établissements Ricard & Répression.
— Comment ? Hein ? Quoi ?
— Votre bétin, là, qu’est-ce que c’est ? Ce ne serait-il pas un pangolin ?
— Un pangolin ? Mais… Mais…

Soulevant le masque de plongée, dont je regrettais d’avoir autrefois appris aux enfants qu’on le pouvait protéger de la formation de buée intérieure en urinant dedans, je regardai mon chien avec davantage d’attention que je ne lui en avais manifesté depuis son adoption il y a douze ans de cela.

— Par le Christ ! m’exclamai-je, car j’ai de la religion dans les cas d’urgence.

Par quel miracle ? Était-ce Dieu possible ? Ah ! Oui, mon chien s’était transformé en pangolin ! En témoignaient sans conteste les écailles en forme de feuille d’artichaut qui couvraient son dos et l’expression piteuse et affligée d’espèce menacée d’extinction de sa face prognathe. Miracle ! Mais à l’instant même où je mesurais les conséquences putativement cosmiques du phénomène, je me souvins que pour porter le masque de plongée j’avais cessé de porter mes lunettes de vue. Les chaussant sur le champ, je compris alors mon erreur et celle du fier gendarme qui venait de sortir de son véhicule dans un chantant tintement de canettes entrechoquées : loin d’être des écailles de pangolin, ces « feuilles d’artichaut » étaient en réalité le résultat de mon arrosage incomplet, car l’eau, fluide vital quoique non alcoolisé, n’ayant pas intégralement encore débarrassé le pelage canin de toute sa boue pestilentielle, y avait tracé certains losanges propres à tromper les sens conjugués d’un myope et d’un officier.

— C’est une erreur, c’est une erreur ! m’écriai-je alors.

Las, le gendarme venait de sortir son arme de service de son étui et commençait de faire feu sur mon chien. Naturellement, suivant en cela ma nature sensible et chevaleresque, je voulus faire un rempart de mon corps à cette pauvre bête, mais son odeur insoutenable m’en empêcha et le roussin vida bientôt son chargeur sur ce qu’il continuait de croire pangolin quand ce n’était que chien. Puis, n’ayant plus rien en magasin, il réintégra son véhicule dans un nouveau tintement de canettes entrechoquées en m’enjoignant de ne plus tenter d’introduire en fraude des animaux sauvages porteurs de virus mortels sur le territoire français.

Par bonheur, le gendarme étant mauvais tireur et mon chien étant moins volumineux qu’une vieille dame marseillaise à sa fenêtre, aucune balle n’avait atteint sa cible et, ayant achevé de karchériser celle-ci, je la libérai de ses liens pour constater qu’elle avait sérieusement désenflé.