Et cætera, etc.

Etc.

Implants

par Sébastien Weber in En campagne

La présidente du Syndicat des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac), Marie-José Malis, signe dans Libération du 22 janvier 2019 une tribune appelant le gouvernement actuel à davantage de décentralisation. Elle écrit qu’il faut « réimplanter des artistes dans les zones pavillonnaires, dans les villages, là où un travail sérieux de ce que peut la culture [doit] être réoffert aux citoyens. »

Passons sur cet adjectif, « sérieux », accolé au mot « travail » qui semble insinuer que le travail mené jusque là — par qui ? où ? quand ? — se caractérise par sa frivolité et allons à l’essentiel. Difficile de pas lire en creux les préjugés à l’œuvre dans l’impensé de l’auteure. D’une, en creux donc, le préjugé, qui est également un aveu implicite d’ignorance, que les zones pavillonnaires et les villages ne sauraient « produire » par eux-mêmes des artistes ; de deux, en creux toujours, cet autre préjugé que zones pavillonnaires et villages constitueraient autant de territoires vierges d’art dont il serait urgemment nécessaire d’organiser la colonisation artistique sous peine d’aggravation des récupérations identitaires, extrémistes, réactionnaires, etc. — ce qui est aussi manière de recycler l’antique lune de l’art magiquement émancipateur, quasiment thaumaturge. Si l’on est charitable, on considèrera que la présidente du Syndeac veut dire par réimplantation le moyen matériel d’un retour au pays d’artistes issus de zones pavillonnaires ou de villages après que leur statut d’artiste ait été consacré ailleurs, dans les « centres », mais cela ne change rien au préjugé, celui-ci tenant à la production de la validation du caractère artistique.

La validation du caractère artistique d’un travail de spectacle vivant est le résultat de tout un processus esthético-administratif qui passe par ces centres fameux dont la décentralisation, justement, était censée limiter les prérogatives et la tendance à la sclérose de l’entre-soi. Dans les faits, en guise de décentralisation, l’on assiste à la démultiplication du centre « central » — soit Paris, si l’on veut aller vite — en copies plus ou moins conformes, quoiqu’en des proportions et avec des moyens évidemment réduits. Et ces petits centres (DRAC, scènes nationales, offices divers, etc.), après qu’ait soufflé sur eux au moment de leur création certain vent de liberté, sont vite rentrés dans le rang, c’est-à-dire le giron du pouvoir, pour ne favoriser plus désormais que la création conforme à ce que le pouvoir entend par art.

À l’échelle que nous connaissons bien au Diable à 4 pattes, celle de la région et du département, nous observons avec quelle rigueur sont maintenues au sein des institutions culturelles des distinctions rigides entre ce qui tournera sous le régime de l’artistique et ce qui tournera sous le régime du social ou du solidaire. Deux formes se verront affectées à l’un ou l’autre de ces régimes suivant le circuit qu’elles emprunteront pour voir le jour : imaginée en résidence au sein d’un lieu officiel de création, montée avec des artistes professionnels, après création initiale dans un « équipement culturel » assermenté éventuellement diffusée dans les villages et les zones pavillonnaires, la forme sera artistique ; imaginée dans une zone pavillonnaire ou dans un village, montée conjointement par des artistes professionnels et des artistes amateurs, diffusée dans les villages et les zones pavillonnaires qui l’auront faite et vue naître, la forme sera sociale-solidaire.

Aux uns, l’artistique ; aux autres, le social-solidaire. Les commensaux de la culture jouent la comédie de monter sur leurs grands chevaux de bois et crient bien fort leur dégoût de l’injustice, ce qui ne mange pas de pain et n’intéresse personne. Dans les institutions en charge de la régulation culturelle, des techniciens, le plus souvent issus des fameuses zones pavillonnaires et des villages et trop heureux de s’en être échappés (ce en quoi, curieusement, on peut les apparenter aux vigiles de supermarché), distinguent l’artistique du reste : ils trient. En colères savamment écrites, interprétées, mises en scène et en lumière, les commensaux dénonceront l’ignominie du monde, sa révoltante injustice, sa douloureuse agonie, la question n’étant en aucun cas d’y remédier ni même de les atténuer, mais de tisser un manteau de vertu que pourront revêtir les bénéficiaires de la catastrophe. Et la farce sérieuse se poursuivra çà et là, dans des salles des fêtes reculées de villages isolés et de zones pavillonnaires déshéritées dans une parodie de communion artistique destinée à faire prendre conscience à cette France inculte et médiocrement souffrante de la vraie souffrance, celle qui fut un temps yougoslave, qui est désormais volontiers syrienne, féminine aussi bien ou encore historique, shoah et oppression des femmes musulmanes représentant pour ces deux points des morceaux de choix des dossiers de subventions, l’essentiel étant que la souffrance, la vraie, soit lointaine ou exotique ou, mieux encore, passée. Les ficelles ont l’épaisseur de cordes de pont et, dans les salles des fêtes en tout cas, presque plus personne n’y touche.

(Ce qui est dommage, assurément, car entendons-nous bien : il existe des spectacles magnifiques réalisés par des gens lucides et brillants sur la shoah, les réfugiés syriens ou l’oppression des femmes, des spectacles qui ouvrent les yeux et les empêchent de se jamais refermer ; de même, on compte parmi les techniciens des personnes de haute valeur qui s’efforcent de prendre au sérieux leur mission officielle et qui, dans les centres de la décentralisation, avec les moyens du bord, en effet décentralisent ; mais ces spectacles-là, ces techniciens-là, quelques qualités qu’ils aient, sont englués dans la chaîne de validation esthético-administrative de l’artistique ; cette dernière étant par ailleurs totalement déconsidérée au sein de l’immense majorité de la population en raison de sa connivence substantielle avec des autorités politiques coupées jusqu’au délire des réalités quotidiennes, eh bien, voici les bébés jetés avec l’eau du bain dans laquelle, souvent, ils se sont noyés.)

Mais allons au point. Ce qui est effectivement urgemment nécessaire, c’est d’abattre dans les institutions culturelles les catégories artificielles de l’artistique et du social-solidaire qui ne sont rien d’autre que des outils de distinction sociale tout aussi dangereux que les flash-balls, les grenades de « désencerclement » et les saillies présidentielles. Dans les villages et les zones pavillonnaires, personne, pour autant que nous pouvons l’apprécier, ne réclame l’implantation d’artistes. Des artistes, il s’en aperçoit de temps en temps, un atelier à l’école, une représentation vite-fait dans la salle des fêtes, et c’est rarement concluant : les centres copies conformes du centre central obéissent au cahier des charges, les commensaux s’acquittent de leurs obligations de plus ou moins bonne grâce, chacun rentre chez soi, le mépris suinte d’une part, l’incompréhension de l’autre. Pas davantage n’est revendiquée l’appartenance à la terrible catégorie du social-solidaire, marqueur doucereux de l’exclusion d’une citoyenneté de pleins droits. La réimplantation d’artistes, tant qu’on n’aura pas abattu les catégories distinctives, ne saurait être rien de plus qu’une démultiplication supplémentaire du centre central et il y a fort à parier que les artistes fraîchement réimplantés auraient à souffrir bien des déconvenues.

La compagnie que nous animons est implantée depuis dix ans dans des villages et leurs zones pavillonnaires. Elle y est implantée parce qu’elle y est née. Elle y est née parce que ses membres l’ont désiré ainsi et qu’ils ont mené avec assez d’opiniâtreté certaine bataille de terrain contre les préjugés et les catégories, tant d’un côté de la frontière culturelle que de l’autre. De fait, la compagnie ressort toujours et de plus en plus du social-solidaire — l’essentiel est d’avancer dans le travail. En dépit des avertissements souvent bienveillants des techniciens culturels et de leurs incitations à la faire passer du côté de l’artistique, elle persiste à mener des ateliers et à faire du théâtre « avec-parmi-par-et-pour » les villageois et les zonards pavillonnaires. Nous accordons à nos spectacles le même niveau d’exigence que si nous les créions pour le public attitré des équipements culturels validés et nous avons la fierté élémentaire de croire que ce sont de bons, voire de très bons spectacles. La compagnie est une association dont les trois-cent cinquante adhérents, aussi bien des « sans dents » que des directeurs d’université, sont celles et ceux qui montent sur scène, cousent les costumes, préparent la soupe, assistent à tout, arrivent, partent et souvent reviennent. Nous pourrions nous satisfaire que ce travail, commun aux villageois, aux zonards et aux artistes de la compagnie, demeure cantonné à la catégorie sociale-solidaire — l’essentiel est, donc, que le travail avance —, mais, parce que ce cantonnement finit par entraver le développement naturel de la compagnie et de son action, nous nous y refusons.

Que notre travail comporte une dimension sociale, par les pratiques de partage, de découverte et d’entraide qu’il met en œuvre, n’altère en rien sa dimension d’abord artistique ; qu’à l’occasion du montage et des représentations des pièces soient « créé du lien social », « favorisés les rapports intergénérationnels », « augmenté l’accès à la citoyenneté » et « raffermies les notions de tolérance et de respect », rien de plus vrai, puisque par excellence le théâtre est l’art du politique où tout advient par la parole, mais c’est parce qu’il est un art, difficile de surcroît, qu’il permet de susciter tout cela. Or, la catégorie à laquelle notre travail est assigné lui interdit de bénéficier de dispositifs réservés à l’artistique, comme, par exemple, le conventionnement de compagnie qui permet à des troupes de fonctionner administrativement indépendamment des projets qu’elles réalisent. L’adhésion que l’action de notre compagnie rencontre sur un territoire en constante expansion génère une somme de travail massive qui rend cet accès au dispositif du conventionnement, entre autres, indispensable.

Nous revendiquons notre existence en tant que formation artistique et nous affirmons que c’est notre art qui engendre de la solidarité et autre sociabilité. Bien plutôt que l’implantation ou la réimplantation d’artistes, nous voulons que soit abolie l’inepte opposition entre les catégories douteuses d’artistique et de social-solidaire dans les institutions culturelles et que ces dernières travaillent avec nous à imaginer comment maintenir vivante l’action de compagnies telles que la nôtre sur des territoires en mouvement au sein desquels toute une population redécouvre la puissance et le plaisir du commun.