Et cætera, etc.

Etc.

Recette détox

par Sarah Weber in En campagne

Je suis malade. Malade et toxico. Mais en sevrage. Les gentils médecins qui m’ont prescrit à tour de bras, pendant des mois, des années, de la morphine puissance deux (oxycontin et oxynorm) ; les mêmes m’ont dit il y a peu : « C’est bon, il faut arrêter, c’est mauvais pour la santé à long terme. » Ah bon ? J’ai fait le gros du travail toute seule, comme une grande, et puis là je n’en pouvais plus, je me suis fait hospitalisée dans un soi-disant centre anti-douleur pour une cure de kétamine.

Alors voilà… On vous branche huit heures par jour à une seringue de ket et… c’est tout. Pas de psy, pas d’évaluation de la douleur, pas de shiatsu comme prévu, rien pour soulager les symptômes du sevrage (nombreux : mon dieu, que le corps a de la ressource pour montrer son désaccord !) Rien. Je suis rentrée avec mes douleurs, quasiment plus rien pour les soulager et demerde-toi pour finir le reste du sevrage.

Je vis à la campagne. Sur une île. Toute petite mais quand même. Pas Houat, pas Hoedic. Trois kilomètres de large, huit de long. Ça semble un timbre pour toute personne valide et ingambe. Pour moi, qui ne peux plus marcher et vis sans voiture, c’est l’étendue du Canada. J’ai trouvé un jour sur un des nombreux blogs que je visite en temps qu’internaute lupique (ce n’est pas un gros mot, mais une maladie) et fybromialgique, une théorie dite de la petite cuillère pour faire comprendre aux gens ce qu’est notre vie. Ma mère ne lit pas ce blog, mon mec non plus, donc c’est comme pisser dans mon trombone (ce qui serait dommage, un Yamaya à 2 500 boules), mais bon c’est déjà bien de l’écrire. Disons que tout personne normale a un stock journalier de petites cuillères, qui chacune correspondent à une action. Une bien portante va en avoir cent — ou deux cents, je ne sais plus, voilà trop longtemps que j’ai éte rationnée. Mon lupus, cette jolie maladie chère aux séries américaines, en ce qu’elle peut développer chez le patient des symptomes tellement impressionnants et immondes qu’ils la ressortent à chaque épisode de Dr House, mon lupus me donne, entre autre interdiction au soleil, une fatigue chronique, des pustules de temps à autres et m’a provoqué dernièrement des lésions dans le cerveau au niveau de la zone qui contrôle la douleur. Donc, j’ai mal. Sans raison apparente. Pas d’inflammation, pas de gonflement, de bouton, de plaie, rien. J’ai bonne mine, la morphine fait grossir. Mais mon stock de petite cuillères quotidien se limite en gros à dix, douze les bons jours. Chaque petit geste banal me coûte une cuillère. Se lever, prendre une douche, accompagner le petit à l’école, faire les course, à manger… Arrivée à midi, je suis déjà presque au bout de course. Même la sieste ne sert à rien puisque si je dors je me réveille rouillée comme le Karaboudjan. Il faut aussi savoir que ce système de cuillères ressemble aux forfaits arnaques des premiers téléphones portable. Si par hasard, je me repose toute une journée, je n’aurai pas pour autant le double d’énergie le lendemain. Nouveau jour, toujours dix cuillères, pas plus...

Alors je suis fatiguée, fatiguée de me justifier, de me battre contre des médecins débiles qui pensent que la fybro c’est psychosomatique, fatiguée de ne plus pouvoir rien faire de ce que j’aime sans payer une facture franchement salée le lendemain, fatiguée de me retrouver avec des canes à quarante-quatre ans, de me coucher à 21 heures parce que c’est ma limite. Et oui, certains jours, j’irais bien faire un tour en Suisse pour me faire injecter une dernière petite dose de produit chimique qui arrêterait tout ça.

Sinon, mon île est belle sous le soleil de septembre, et sur les ronciers, les mûres abondent…