Et cætera, etc.

Etc.

Vétoconférence

par Sébastien Weber in En campagne

Excusez-moi, monsieur…
— Gwebbrrf.
— Comment ?
— Ehehun Gwebbrrf.
— Enlevez votre masque, monsieur Gwebbrrf, s’il vous plaît. Nous sommes en visioconférence, vous ne risquez rien.
— Hong eg ah ah. Eg…
— Votre masque. Je ne comprends pas un mot de ce que vous dites.
— Weber. Sébastien Weber.
— Je vous entends mieux.
— Le masque, ce n’est pas à cause du virus, c’est pour le chien. Quand il respire, c’est…
— Ah, parce que c’est un chien ?
— Je vous demande pardon ?
— Ce que vous avez sur les genoux, c’est un chien ? Approchez-le de la caméra, s’il vous plaît.
— Le chien ?
— Oui, le chien, oui. Si c’est un chien.
— C’est un chien.
— Eh bien, approchez-le de la caméra.
— Comme ça ?
— Non, non, reculez-le un peu, là, je ne vois qu’une grosse masse brune.
— C’est une grosse masse brune.
— D’accord, mais où est la tête ?
— Elle est là. Ici.
— C’est sa tête, ça ?
— Oui.
— Ah ?
— Enfin, je crois.
— Parce que…
— Ah, non, pardon, excusez-moi, c’est l’autre côté.
— Ouaf.
— Tiens-toi tranquille, Binga.
— Là, c’est sa tête ?
— Oui, c’est sa tête.
— Ouaf.
— Sa tête…
— Oui…
— Hmm… Il a quel âge ?
— Je ne sais pas.
— Vous ne savez pas quel âge a votre chien ?
— Non. C’est une adoption. Personne n’a su nous dire quel âge il avait. Entre un an et sept ans. Enfin, à l’époque. Ça fait douze ans.
— Hmm. Bon. Vous pouvez lui ouvrir la gueule, que je regarde ses dents ?
— Non.
— Comment non ?
— Je ne mets pas mes doigts là-dedans.
— … ?
— Écoutez, c’est déjà assez pénible comme ça de le tenir sur mes genoux, sans masque, alors, toucher ces trucs marrons, là, ces machins rosâtres, ces…
— Ses babines.
— Voilà. Eh bien, non. Non, c’est au-dessus de mes forces. C’est… Non. Voilà.
— Bien. Disons qu’il a entre treize et dix-neuf ans, alors ?
— Voilà. C’est ça. À peu près.
— D’accord. Et vous appelez pourquoi, alors ? Qu’est-ce qui lui arrive à votre… à votre chien ?
— Eh bien, depuis hier, il tremble. Il n’arrête pas de trembler. Il tremble, il tremble, il tremble.
— Il ne tremble pas, là.
— Là ? Non. Je lui ai attaché les pattes.
— Pardon ?
— Je lui ai attaché les pattes avec du gaffeur.
— Avec quoi ?
— Du gaffeur.
— Du gaffeur ?
— C’était insupportable. Il dort dans mon bureau, juste à côté du radiateur, ça n’arrêtait pas de cogner, ses pattes arrière contre le radiateur, « Bong, bong, bong », pendant des heures, je n’en pouvais plus. Je lui ai attaché les pattes.
— Avec du gaffeur.
— Je voulais utiliser de la ficelle alimentaire, mais il n’y en a plus nulle-part. Les gens ont vraiment acheté n’importe quoi dans la panique, avec la pandémie.
— Je vois.
— Bref, depuis hier, il tremble en permanence et je ne sais plus quoi faire.
— Ça a commencé comment ?
— Je ne saurais pas tellement vous dire. Avant-hier, j’étais dehors, en train de le laver. Et tout d’un coup, voilà un gendarme…
— Un gendarme ?
— Oui, un gendarme.
— Dans votre salle de bain ?
— Pardon ?
— Vous dites que vous laviez votre chien…
— Ah oui, mais je le lavais dehors, devant chez moi, avec le jet d’eau.
— Ah ? Bon, d’accord.
— Bref. Donc, voilà ce gendarme qui descend de sa fourgonnette. Il voit mon chien, il dit : « C’est un pangolin ! » Et là, il sort son…
— Il dit quoi ?
— Il dit : « C’est un pangolin ! »
— Un pangolin ?
— Oui.
— Un gendarme ?
— Oui. Un gendarme.
— Mais ce n’est pas un pangolin ?
— Qui ?
— Le chien.
— Non, non, c’est un chien. Un chien serbe. Enfin, un chien de Serbie. Un chien de Belgrade. J’ai ses papiers.
— …
— Docteur ? Vous êtes là ?
— Oui, oui.
— Et donc, le gendarme…
— Oui… Le gendarme ?
— Eh bien, il sort son pistolet.
— Il sort son… ?
— Pistolet. Son arme.
— Son arme ?
— Oui. Son arme. Son pistolet, son revolver, je ne sais pas.
— Ah ? Oui ? Bon. D’accord. Et ?
— Et il se met à tirer sur mon chien.
— Le gendarme tire sur votre chien ?
— Oui. Tout le chargeur y passe. Au moins huit coups.
— Huit coups ? Huit coups de feu ?
— Huit ou sept ou neuf, je ne sais pas trop. Ça fait un de ces boucans, ces engins-là. Pour compter, bonjour. Mais, bon, il n’a pas fait mouche.
— Non ?
— Non. Entre nous, il avait l’air un peu pompette.
— Pompette ?
— Oui.
— Le gendarme ?
— Oui.
— Je vois.
— Enfin, bref. Depuis ce moment-là, mon chien tremble.
— Il tremble.
— Oui. Et je ne sais plus quoi faire. Je veux dire, à part le gaffeur. Ou de la ficelle à rôti, mais il n’y en avait plus. Les gens sont fous.
— …
— Docteur ? Nous avons été coupés ? L’image est fixe.
— Non, non, je…
— Alors, pensez qu’il a quoi ?
— Euh… Eh bien, c’est difficile à dire comme ça, à distance, mais ça ressemble à une forme de traumatisme nerveux sévère.
— Ah ? Vous croyez ?
— Je pense à une forme de… Une forme d’obusite.
— Pardon ? Une forme de… ?
— Une obusite. Vous savez, l’obusite, cette maladie des nerfs qu’on a pu observer chez certains soldats de 14-18 après des bombardements particulièrement intenses. Le système nerveux est tellement sollicité par la peur qu’il cesse de fonctionner normalement et cela provoque des tremblements, de la catatonie, des gestes moteurs incontrôlables… Enfin, c’est une hypothèse. Une simple hypothèse.
— Aïe… Aïe… C’est grave, ça. Mais enfin, la Serbie, 14-18, cela fait sens… Mais dites, docteur, ça se soigne ?
— Euh… Ma foi, non.
— Non ?
— Je veux dire, pendant la guerre, on a essayé…
— Et comment ?
— Cour martiale. Peloton d’exécution.
— Ah ?
— Oui. Vous voyez, c’est assez radical comme traitement.
— Ah, oui, oui. Il faudrait que le gendarme revienne.
— …
— Je pourrais peut-être appeler le 17, mais je ne sais pas, ils doivent être un peu débordés en ce moment…
— …
— Moi, je n’ai pas les outils à la maison.
— …
— Mais bon, en même temps, vu comme il tire, le gendarme, là, je…
— Monsieur Gwebbrrf…
— Weber. Monsieur Weber.
— Weber, oui. Monsieur Weber, vous ne pouvez pas traduire votre chien en cour martiale ni le passer par les armes. On ne fait pas comme ça.
— Ah bon ? Mais il tremble.
— On ne tue pas les chiens parce qu’ils tremblent.
— On l’a bien fait avec les soldats.
— Ce n’est pas pareil.
— Ah ? J’avais cru comprendre, avec cette histoire d’obusite.
— Vous m’avez mal compris.
— D’accord. Bon alors, qu’est-ce que je fais, avec mon chien ?
— Vous commencez par lui détacher les pattes.
— D’accord. Euh, comment je fais ?
— Eh bien, vous le détachez…
— Oui, j’ai bien compris, mais j’ai mis du gaffeur. Et il y a les poils.
— Les poils ?
— Les poils du chien. Sous le gaffeur. Vous comprenez ?
— Oui…
— Comment je fais pour enlever deux mètres cinquante de gaffeur noir des pattes poilues de mon chien ?
— Combien ?
— Un demi rouleau à peu près. Il tremblait vraiment beaucoup.
— …
— Allô, docteur ?
— Oui, oui, je suis là, je… Je réfléchis.
— Ah.
— Ouaf.
— Tais-toi, Binga.
— Vous avez une paire de ciseaux, chez vous ?
— Non, mais j’ai un cutter quelque part.
— …
— Il coupe bien.
— Bon, d’accord. Vous avez un solvant pour vernis à ongle, quelque chose comme ça ?
— Ah… Euh… Non… Du White Spirit, ça irait ?
— Ouaf.
— Tais-toi, Binga. Docteur, du White Spirit, vous pensez que… ?
— …
— Docteur ?
— Va pour du White Spirit. Mais…
— Je vais le chercher et puis je vais chercher le cutter. Je reviens. Tu ne bouges pas, Binga. Gentil, pas bouger !
— Ouaf.
— Psst ! Psst ! Le chien ! Binga ? Psst !
— Ouaf.
— Écoute-moi bien, le chien, écoute-moi bien. Dès que ton maître t’a détaché les pattes… Tu m’écoutes ? Écoute-moi.
— Ouaf.
— Tais-toi, Binga ! J’arrive, docteur, j’arrive. Le temps de mettre la main sur ce cutter…
— Le chien, Binga, écoute… Dès que ton maître t’a détaché les pattes, tu t’enfuis ! Tu m’entends ? Tu comprends ? Tu t’enfuis. Tu sautes par la fenêtre s’il le faut, mais tu t’enfuis. Compris ? Binga, compris ?
— Ouaf.
— Voilà, voilà, j’ai trouvé ! Il n’y a plus de White Spirit, mais j’ai retrouvé une vieille bouteille d’acide chlorhydrique. Ça devrait faire l’affaire, non ? Et puis le cutter a disparu, mais j’ai une scie égoïne. Docteur ? Docteur ? Ah zut, ça a coupé. Dommage, il fallait que je lui parle aussi de ton problème de constipation. Bon, on fera sans lui de lui. Viens-là, Binga, viens ici. Allez, au pied !