Et cætera, etc.

Etc.

Abattoirs

par Sébastien Weber in Faut s’y faire

C'est anecdotique, mais tout l'est : dans ce village français situé sur le front, les soldats américains de 17-18 furent touchés par la détresse des paysans dont les terres n’étaient plus cultivables, les troupeaux réquisitionnés et les habitations parfois détruites. Si bien que de retour dans leur pays après l’armistice, ils se cotisèrent pour acheter une vache et l’expédier en Europe, en France, à Sommepy-Tahure, à ses paysans démunis. C’était une belle vache, une jeune vache pleine de santé, excellente laitière, robuste et altière.

On ignore tout de l’épopée de cette vache depuis les usa jusqu’en France, mais on peut imaginer. On peut imaginer son départ pour l’Europe, la traversée de l’Atlantique à fond de cale ou sur le pont, son débarquement au Havre, sa découverte d’un pays neuf à ses yeux et cependant meurtri par quatre années d’une guerre mécanisée à l’extrême. On peut imaginer sa descente sur le quai de la gare de Suippes et sa première marche jusqu’à Souain, au travers de ces champs encore tout embarbelés, que l’on démine et sonde, emplissant au fur et à mesure des fouilles des ossuaires provisoires. On peut imaginer la liesse des habitants de voir la belle du nouveau monde faire son entrée dans la rue principale…

Voilà la première chose que nous raconterait la vache Daisy, Daisy the cow. Car c’est elle qui parlerait, Daisy, une vache devenue vieille, une vache que personne au village de Sommepy-Tahure n’aurait eu, jamais, le cœur de mener à l’abattoir, même si depuis longtemps son lait s’était tari et qu’elle s’était prise d’un goût immodéré pour les pommes sûres et l’ensilage.

Daisy nous raconterait l’aventure de ces texans de vingt ans revenus secoués, abîmés, de leur guerre lointaine qui décident de l’acheter elle et de lui faire accomplir l’immense voyage dont certains d’entre eux ne sont pas rentrés ; elle nous raconterait pourquoi ils partirent, comment la radio jouait du jazz, comment l’oncle Sam réclamait doigt pointé sa part de chair à la jeunesse, comment le même oncle recourait quelques mois plus tard à la conscription, jetant deux millions de gamins sur les routes pavées du vieux continent, nègres à trompettes fraîchement affranchis compris, Indiens survivants du génocide compris, compris les Irlandais rescapés des famines organisées par la couronne d’Angleterre ; elle nous raconterait aussi la splendide modernité des abattoirs américains dont le modèle fut copié par des ingénieurs allemands admiratifs pour concevoir la rampe de sélection d’Auchwitz…

Elle nous raconterait bien des choses au soir de sa vie : les efforts incessants des paysans de Sommepy-Tahure pour faire reclasser leurs terres en zone verte, les sanglots à elle seule confiés de l’homme gueule cassée en charge vespérale de sa traite, les orphelins morveux employés à la garde des oies, le défilé des veuves, le défilé des mères sans corps à ensevelir… Elle nous parlerait fièrement de ses pis nourrissiers, trente-huit litres par jour aux belles années, oui, madame, des prix de beauté remportés à la foire de Rethel ; du taureau Gaspard, trop fier de peu, fini égorgé, équarri, comme tous ses veaux mis bas, si bien que, oui, les veuves, les mères, évidemment ; et des gamins de Sommepy grandis grâce à elle…

Elle pourrait. Elle aurait le droit. Elle aurait le droit de parler, de tout cela et enfin de tout, car vache, puisque Io.