Et cætera, etc.

Etc.

Daisy — 1921

par Sébastien Weber in Faut s’y faire

Daisy. – Tu es debout. Va te coucher. Retourne dans ton lit, va te coucher. Ce n’est rien, c’est le vent. Va te coucher. Ne pleure pas. Bon, prends un peu de paille, couche-toi contre moi. Dépêche-toi, ne fais pas de bruit, ne réveille pas les autres. Si Louis s’en mêle, ça te fera une bonne raison de pleurer. Viens contre moi, voilà, tasse un peu ta paille, fais-toi comme un nid, installe-toi. Voilà. Et maintenant, calme-toi, sèche tes larmes. Pose ta tête ici, là, écoute mon cœur. Et bois si tu as faim. Le bruit, ce n’est rien, du vent dans les planches. Quand la nouvelle étable sera construite, on dormira beaucoup mieux. On n’entendra plus le vent, on aura plus chaud. Encore un mois, ils auront bientôt fini. Tu ne peux pas avoir peur comme ça tout le temps. Pas peur du vent, pas peur du noir, pas peur de Louis, tu ne peux pas. Il t’aime bien, Louis. Ça se voit dans son œil. C’est son œil qu’il faut regarder, pas la crevasse à côté. Regarde dans son œil, tu verras, il t’aime bien. C’est juste que la nuit, il faut le laisser dormir. Il se traîne toute la journée, ses poumons qui le travaillent, et le soir il tourne, il tourne pour trouver le sommeil. Alors, quand il dort, il ne faut pas le réveiller. Ça lui tourne l’humeur. Et de l’humeur tournée, il en a déjà beaucoup, avec sa moitié de tête quelque part dans les champs. C’est pour ça qu’il regarde les Chinois toute la journée, des fois qu’ils la lui retrouvent. Il m’a raconté ce que sa fiancée lui a dit : « Si tu me touches, je dégueule. Adieu. » Il a eu beau faire, lui rappeler ses promesses, elle est partie. Et lui, il reste à regarder les Chinois. Il doit se dire que s’ils la lui retrouvent, lui il retrouvera sa fiancée. Mais bon, la moitié d’une tête dans la boue, après deux ans, il n’y a pas beaucoup d’espoir. Sans parler d’une fiancée dans la nature. Sans parler des poumons, ça lui siffle là-dedans comme une tempête au fond des bois. Et il se traîne, il se traîne. Alors, quand tu seras plus grande, c’est toi qui porteras les seaux, lui il y arrive à peine. Et quand il t’apprendra à traire, tu écouteras de toutes tes oreilles, tu le regarderas de tous tes yeux, car il fait ça très bien, c’est important savoir bien traire. Il n’en a plus pour très longtemps. Les poumons. Ou peut-être une corde, à la poutre dans l’entrée. Sa fiancée, il n’a pas digéré. Une corde ou les poumons, de toute façon… Je parie qu’il voudra qu’on l’enterre dans les champs. Mais ce n’est pas là qu’ils vont le mettre. Les Chinois ont tout sorti, ce n’est pas pour en remettre un. Ils le mettront au bois Bobet avec les autres, sous les croix, dans les trous exprès pour ça. C’est bien fait, ça couvre toute la colline, c’est même joli. Et c’est pratique pour les femmes. Le gravier qu’ils ont mis, elles peuvent circuler, elles ne salissent plus leurs jupes. Sans parler de l’odeur. C’est mieux, quand même. Les Chinois, évidemment, ça ne les dérange pas, c’est même pour ça que ce sont eux qui font ça, ils n’ont pas d’odorat, mais moi, à force, ça me coupait l’appétit. Du côté du pré des Brassières, c’était à peine tenable. Tout prenait le goût de cette odeur, même l’herbe la plus neuve. Et les femmes, leur mouchoir sur le nez, avec le parfum de violette, elles vomissaient tout le long de la sente sur le plantain, j’adore le plantain, un crève-cœur de voir ça, il fallait attendre la pluie. Maintenant, aux Brassières, c’est bien, on ne sent presque plus rien. Et dans quelques jours, du côté des Lompart, ils auront tout sorti, tout comblé. Tout ce que tu as vu aujourd’hui, les tas de ferraille, les tas de cailloux, les tas de cadavres, tout ça, ce sera fini, les Chinois auront nettoyé, tout mis au bois Bobet dans les trous exprès pour ça. Il faut dormir maintenant, la journée a été longue et demain pareil. Écoute mon cœur. Dors. Dors. Tu n’as pas sommeil, tu as les yeux sont grands ouverts. Ne pense plus à eux. Ils ne reviendront pas. C’est l’affaire des Chinois à présent. Ils ne reviendront pas, tu es toute seule. Tu es bien, là, contre moi. Ne bouge pas, je vais me chercher une pomme, tu m’a filé la tournicote, me voilà complètement réveillée. (Elle va chercher une pomme. Elle regarde par la fenêtre de l’étable.) Le vent est tombé, on ne l’entend plus, c’est calme. (Elle revient.) Bois si tu as faim, bois si tu veux, bois autant que tu veux, Louis n’y verra que du feu, quarante-deux litres, il n’y verra que du feu. Ça me soulage, moi, bois, ça me fait du bien. J’en ai trop, j’en ai toujours trop, ça me tire. C’est pour ça que j’ai traversé la mer, tu sais, tout ce lait. Ils n’en avaient jamais vu autant, personne n’en avait jamais vu autant à Longfarm, tout ce lait. Quarante-deux litres par jour. Le vieux Bill était fier, il n’en revenait pas, il avait même appelé le journal pour une photo. Et Bubba, Bubba chaque fois qu’il plongeait les mains dans le seau, de les voir comme ça mangées par le lait ses mains toutes noires, ça le faisait rire. C’est comme ça que j’ai traversé la mer. Il est venu des filles à la ferme, des filles d’une école, des plus grandes que toi, des comme la Delphine et la Marinette, des dix douze ans. Elles avaient lu l’article dans le journal, elles avaient vu ma photo et le gros titre au-dessus : quarante-deux litres. Elles avaient dit : « C’est elle qu’il faut pour les petits Français. » Et de Brooklyn jusqu’à la ferme, depuis leur école elles étaient venues, avec leur maîtresse et une boîte à chaussure. Alors, les voilà près de l’enclos, une dizaine d’entre elles, à me regarder avec leur boîte à chaussure pleine de billets. Et debout derrière elles, leur maîtresse, l’air sévère. La maîtresse regarde le vieux Bill comme ça. Le vieux Bill chique sans rien dire, il n’ose pas lever les yeux, il fait non de la tête : quarante-deux litres, sa fierté, il ne voulait pas céder. Et ça dure, ça dure, la maîtresse qui regarde le vieux Bill comme ça, le vieux Bill qui regarde ailleurs, la boîte à chaussures comme une offrande ouverte sur des billets d’un dollar. Alors la plus grande s’est avancée, une rouquine les cheveux en arrière. « Les petits enfants français, leur village a été détruit, ils n’ont plus rien à manger. Tous les jours, leur maman doit marcher des kilomètres pour leur trouver du lait. Avec une bonne laitière comme Daisy, monsieur Bill, avec une bonne laitière comme Daisy, ils pourraient vivre dignement. » La maîtresse l’a regardé comme ça, il a fait : « Pff… » Il a dit à la rouquine : « Vous avez combien là-dedans ? » Il a pris la boîte, il a compté. Il a regardé la maîtresse, il lui a dit : « Really ? » Elle l’a regardé, il l’a regardée. C’est comme ça que j’ai traversé la mer. Une première. Nous autres, là-bas, le voyage, c’est Chicago, jamais on ne traverse la mer. Chicago et après corned-beef. Corned-beef, carcasses, biftecks, poudre d’os, saucisses, ceintures, gélatine, tout ce que tu veux : quinze millions de têtes par an, veaux, vaches, cochons, poules, rien ne se perd, tout y passe, on y passe tous, c’est très bien organisé, c’est le voyage, Chicago. Mais la France, je n’étais pas rassurée. Ça m’a fait drôle. Bubba m’a préparée pendant des heures. Il m’a brossée, comme ça, des cornes aux sabots, des heures et des heures. Je n’étais pas rassurée. Chicago, au moins on sait, on sait où on va, on sait ce qu’on devient, mais la France… Bubba, son grand frère Georges, il y était en France, engagé depuis 17, et ça le faisait pleurer Bubba, alors… Puis après, c’est le vieux Bill qui est venu. Il avait acheté une bouteille de rye, il ne tenait plus bien debout. Il s’est pendu à mon cou. Il bavait. « All your fucking good milk for these fucking Frenchies, fuck, fuck, fuck… » Son fils aussi, il était en France et la France, ça m’avait tout l’air d’être une sorte de Chicago pour hommes. Peut-être bien qu’on y fabriquait du corned-man. Le lendemain, on a pris la bétaillère, Bubba au volant, moi à l’arrière, le vieux Bill avachi à l’avant suant la gnôle. C’était un matin d’avril, l’herbe était tendre à te broyer l’estomac et de partout des parfums à te déchirer le cœur. On a traversé des champs, des prés, des sous-bois, puis ça a été la ville, une ville comme on en fait chez nous, toute droite, très fière. Et là, entre deux tours gigantesques, au bout de la rue, j’ai vu la mer. Tu as déjà vu la mer ? Cette chose ! Ça a l’air calme, puis c’est comme un chat, voilà que ça te bondit dessus en crachant dans tous les sens. Les gamines étaient là avec leur maîtresse. La petite rouquine a lu un petit discours, c’était très émouvant. On m’a prise en photo pour le journal. Puis il y a eu d’autres discours, j’écoutais d’une oreille, la France devait se remettre sur pieds, honorer sa dette, ses dix milliards de dette – que sais-je ? je n’écoutais plus, je regardais la mer, je n’étais pas rassurée. Et là, d’un coup, d’un seul coup j’ai été poussée dans les airs, prise comme ça par en dessous, poussée vers le ciel. J’ai tournoyé au-dessus du quai, au-dessus des gens, qui sont devenus tout petits, à peine plus gros que des poussins, je bougeais vaguement les pattes, je meuglais, Bubba agitait sa casquette, les gamines agitaient des mouchoirs, il y avait de la musique, il y avait des cris et puis ça a été le noir. Le fond de la cale. Sept jours et sept nuits, le fond de la cale, rien qu’une toute petite fenêtre pour regarder la mer qui ne tient pas en place. Sept jours et sept nuits, le vrombissement permanent, le tougoudouc-tougoudouc des moteurs. Sept jours et sept nuits, un mal de cœur… (Elle prend une pomme. À propos des pommes.) C’est comme ça que j’ai pris l’habitude, il n’y avait que ça qui me calmait. Et pis on est arrivé, au matin du huitième jour, le Havre, une ville toute plate. Dans les premiers moments, j’ai cru qu’on avait fait demi-tour, qu’on était retourné à New York : sur les quais, un défilé de boys qui marchaient en cadence et qui chantaient, Johnny goes marchin’ home. Tu les aurais vus sourire – j’ai compris qu’ils repartaient, qu’ils rembarquaient pour le nouveau monde, et que moi, moi j’allais rester là toute seule pour de bon, un peu comme toi. J’ai meuglé de toutes mes forces, j’ai meuglé tout ce que je pouvais, je voulais qu’ils me prennent avec eux quitte à repasser huit jours sur la mer, je m’en fichais, j’ai appelé, je les ai suppliés, mais pendant qu’ils montaient dans leur bateau, moi on me poussait dans l’autre sens vers l’autre bout du quai à grands coups d’aiguillon vers un troupeau qui grimpait dans les wagons d’un train. Je me suis retrouvée là-dedans mélangée à des tas d’autres aussi abruties que moi, la porte s’est refermée, le train est parti. Ça a duré, je ne sais pas combien de temps. Ça roulait, ça s’arrêtait, la porte s’ouvrait, il en descendait certaines, il en montait d’autres, on nous changeait la litière, on rajoutait du foin, de l’eau, on nous mettait des pommes, le train repartait et toujours là-dedans une chaleur à suffoquer. À l’arrêt, on se poussait du museau pour respirer un peu. Moi, par la porte entrebâillée, je regardais tout ce que je pouvais. Où est-ce que j’étais tombée ? Où est-ce qu’on m’emmenait ? C’était gris, c’était sale, tout était ratatiné. Pour un gros qui passait, c’étaient dix ou vingt maigres à la traîne, hommes ou canassons, pareil. La moitié des choses en ruines, des entrepôts, des cathédrales, des fermes, et partout des femmes en noir, et surtout partout, partout des bonshommes mal équarris – quel gâchis, on était loin de Chicago, je peux te le dire. Pomme sur pomme j’avalais. « Rouen, Beauvais, Compiègne, Belleu, Châlons, Suippes, Souain… » On a fini par arriver. Louis m’attendait sur le quai. Il restait une heure à marcher. On a marché, lui devant avec ses : « Ahan… Ahan… » (sifflements pulmonaires) et moi derrière à renifler la drôle d’odeur d’ici, mélangée de charogne et d’aubépine. Et nous voilà rendus. Je m’attendais à tout sauf à ça. Ils avaient tout décoré. Tout – enfin, ce qu’il restait, des bouts d’arbres, des pans de murs. Il y avait des festons, des cocardes, ça pendait de partout. Pourtant, je t’assure, il n’y avait pas de quoi se réjouir. Tu aurais vu les gosses, les dents toutes vertes, les joues en creux, même toi, à côté, tu fais envie. Mais ça n’avait pas l’air de les déranger, ils sautaient dans tous les sens en battant des mains au milieu des tas de cailloux bien alignés qui avaient dû être des maisons, leurs maisons. Puis les parents pareil, habillés en dimanche qu’ils étaient, tout sourire, à me flatter la croupe, à me reluquer les mamelles, à taper Louis dans le dos, « Paf, paf ! », « Ahan… Ahan… » – pauvre Louis. Ça a fini par faire tout un cortège jusqu’à la place de la mairie. Et sais-tu ce que je découvre place de la mairie ? Une banderole, une immense banderole tendue entre deux baraques en bois : Welcome Daisy. Comme ça : Welcome Daisy. Et puis tu sais quoi ? On m’applaudit. Eh oui, à ce moment-là on m’applaudit et je peux te dire que ça fait drôle. Et puis voilà un bonhomme qui grimpe à une estrade, un petit gros bien gras. Il est tout en noir, il porte un ruban, alors tout le monde l’écoute. « Ils ont sacrifié leurs enfants pour libérer notre pays de la barbarie teutonne. Ils ont collecté les fonds pour nous permettre de reconstruire nos villages meurtris. Aujourd’hui leur générosité s’exprime encore : nos enfants manquaient de lait ? Voici Daisy. Daisy, mes amis, mes chers compatriotes, Daisy n’est pas seulement une vache : Daisy est le symbole de l’amitié éternelle qui lie désormais la France et l’Amérique. Vive Daisy ! Vive l’Amérique ! Vive la France ! » Là-dessus, pada pada padabam, la fanfare qui éclate. Les gamins se mettent à danser, les parents à boire, du cidre, du rouge, oubliées les dents vertes, les tas de cailloux, la charogne et l’aubépine, on se presse autour de moi, je suis cajolée, estimée, jaugée. « — Moi, quarante-deux litres, je n’y crois pas trop. C’est sûr qu’elle a de la mamelle, mais ce n’est qu’après la vêlée qu’on va voir ce qu’elle vaut. — Faut déjà qu’elle fasse l’affaire avec le Gaspard. Vu le gabarit, ce n’est pas dit, hein ? Tiens, remets-moi un coup. » Le petit gros en noir, il circule partout, il serre des mains autant qu’il y en a. Il y a un petit groupe à part, des jeunes avec sur la figure un drôle d’air de bonne santé que je n’ai pas vu beaucoup depuis mon arrivée. Le petit gros exulte : « Alors, quel effet ça vous fait de croiser une compatriote, hein ? » Des Américains ! Tout s’explique ! Ils parlent, je reconnais l’accent : « Bonjour, monsieur le préfet, comment allez-vous aujourd’hui ? » Oh la, ça fait du bien, j’en mugis de plaisir. « — Meuh ! — Ah, vous voyez ! Elle vous a reconnus ! Alors, les amis, vous en êtes où de vos plans ? Ça avance ? — Well, well, ce n’est pas facile de convaincre les villageoises de le pays parce qu’ils disent que c’est trop tout droit. — “Touo toudoi” ? Qu’est-ce que c’est, ça, “touo toudoi” ? — Ah, c’est, euh, une village comme chez nous avec des angles droits. — Des ongles droits ? Ah, des angles droits. — Euh, oui, euh, yes. La notre école d’architecture, à Harvard, you know, il fait beaucoup des angles droits. C’est, euh, how do you say, moderne, you know ? — Hum, mouais, je n’ai pas tout compris, mais bon, en tout cas, c’est formidable que vous soyez là, que vous soyez revenus pour nous aider à reconstruire ! Merci, les amis, merci ! Ah, et puis dîtes, vos Nègres, hein, quels musiciens, quel swing ! — Ah, oh, yes, Niggers, yes, and very brave too. Indeed. Oui, ils étaient ici, avec nous, pour la bataille. Très courageux. » Des Noirs, il n’y en avait pas, enfin je n’en voyais pas, mais d’entendre ça, je pensais à Bubba, à son frère Georges qui était peut-être quelque part dans le coin, peut-être avec le fils du vieux Bill, quelque part dans les champs tout grumeleux qui sentaient la charogne. Et puis pendant ce temps-là que je pensais à tout ça, j’avais la tête qui tournait. La fanfare continuait son ramdam, la fatigue des derniers jours, les pommes que j’avais avalées, je ne tenais plus sur mes pattes. Ça en fait des émotions de ne pas savoir où on va. Tu connais ça, toi, hein ? Oui, tu connais, tu connais ça. Allez, dors maintenant. Dors. Écoute mon cœur.