Et cætera, etc.

Etc.

Daisy — 1928

par Sébastien Weber in Faut s’y faire

Daisy. –  Non mais regarde-le parader celui-là ! Tu l’as vu ? Tu peux me dire pour qui il se prend à souffler comme ça par les naseaux ? Non mais regarde-le, regarde-le ! Et puis l’autre crétine, là, qui minaude, qui se monte la croupe, qui fait semblant de s’intéresser aux pissenlits. Mais je vais te dire, elle va être déçue, la Marguerite, parce que le Gaspard, il l’a ratée sa vocation, une belle carrière de bœuf il aurait faite, et sans grand-chose à couper, crois-moi. Oh ça, de loin il impressionne, mais ce n’est rien que du vent. Tu veux savoir ? La première fois qu’il m’est monté dessus, je ne m’en suis pas rendu compte. Allez, je te parle de ça, on peut maintenant, tu as eu tes premiers sangs, tu sais ce que c’est. Je te sens toute triste, il faut te dérider un peu. Ça fait deux heures que tu es revenue et que tu dépiautes des marguerites sans décrocher un mot. Tu ne m’as même pas raconté la fête. Comment c’était ? Elle est belle la nouvelle cloche, la cloche de l’église ? Je l’ai entendue, mais je ne l’ai pas vue. Une cloche américaine pourtant, on aurait pu m’inviter. Il y avait de la musique ? Tu as dansé ? Non ? Bon. Je m’étais imaginé qu’on m’inviterait, moi. Après tout, j’y suis un peu pour quelque chose, la reconstruction. Les enfants, c’est moi qui les ai soignées leurs dents qui étaient toutes vertes, c’est mon lait. Et puis les veaux, je n’ai pas démérité. Ils oublient, ils oublient vite. Il y en a qui viennent au pré des fois et qui se demandent comme c’était avant, juste après la guerre. Ils ne se souviennent plus. Ils mettent leur main comme ça sur leur front, ils regardent partout tout autour, ils balaient la terre du bout du pied, comme si le passé leur était tombé de la poche et qu’il s’était perdu dans l’herbe. Ils ne sentent pas. Il y a pourtant des coins, la terre pue la rouille à te faire grincer des dents. Tiens, comme là-bas, c’est pour ça que j’évite, et tant pis pour le plantain. Ils repartent, ils ne sont pas plus avancés. Certains sont soulagés et d’autres, c’est comme s’ils regrettaient. Il y en a qui pleurent. Ils regardent un champ, ils pleurent. Je ne comprends pas. Il est splendide, ce champ, il a une belle forme d’aile, tu ne trouves pas ? Je ne comprends pas. Ils prennent quatre ans à dessiner un paysage, ils engraissent leurs champs bien comme il faut, ils y mettent du leur, c’est parfait, c’est florissant, les blés n’ont jamais poussé aussi dru, et c’est comme s’ils regrettaient. Ils viennent, ils se plantent là, ils pleurent – enfin, quand il n’y a que moi pour les voir sinon ils serrent les dents. Dans le fond, ils ne savent pas trop ce qu’ils veulent. Comme toi d’ailleurs. Mon dernier, là, comment tu l’appelais déjà ? Coquet ? Tu pleurais, tu pleurais, ça ne t’a pas empêché d’en manger. Et de bel appétit en plus. J’étais contente, moi, que tu en manges, et de bel appétit, parce que c’est mon travail. Il faut que ça serve, c’est important. Et de préférence à toi, parce que je t’aime bien, je te connais, et puis tu sais bien traire, tu as bien appris. Seulement, pourquoi pleurer ? Pourquoi tout le temps cette tristesse qui vous colle à la peau comme des mouches au derrière ? Surtout quand il fait beau comme aujourd’hui. Surtout quand c’est la fête. Tout le temps des mouches. « Bzzz, bzzz… » Chassez-les, les vôtres ne reviennent pas que je sache, (– montrant sa tête pour signifier que les mouches en question sont imaginaires –) ce sont des mouches là, est-ce que ça compte ? Allez, raconte-moi comment c’était la fête pour la cloche des Américains. Ils étaient là, les architectes d’Harvard, ceux qui voulaient tout faire tout droit ? Et les Noirs avec leur orchestre, tu les as vus ? Bubba jouait de l’harmonica, tu sais ? Mal, comme un pied, une horreur, un supplice, tout le monde rigolait quand il soufflait dans son machin, jusqu’à ce que quelqu’un lui gueule d’arrêter. Son frère n’avait pas eu le temps de lui apprendre jusqu’au bout. Des fois, je me dis que lui aussi va venir ici un de ces quatre, Bubba. Qu’il va descendre d’un de ces autobus qui transportent les femmes et les enfants jusqu’au cimetière. Qu’il va remonter le sentier jusqu’au pré pour regarder les champs derrière et voir à quoi il a servi son frère, dans quoi il est maintenant. « C’est pour devenir Blanc, la France », qu’il disait Bubba. « Blanc comme votre fils », qu’il disait au vieux Bill. « Blanc comme vous. » Et le vieux Bill rigolait parce que blanc il ne l’était pas trop, rouge plutôt, violet même parfois, ça dépendait des jours, et puis après ils s’engueulaient tous les deux. Le vieux Bill disait que la France ne rendrait pas Georges plus blanc que mon lait ne lui blanchissait les mains à Bubba, qu’il avait beau les tremper dedans, elles resteraient noires, toujours toutes noires, et que d’ailleurs il avait intérêt à arrêter s’il ne voulait pas ramasser un bon coup de pied quelque part parce que c’était dégueulasse de faire ça, que ça salopait la marchandise. Et Bubba disait que si, la France allait les rendre tout blancs, ses frères, tous tout blancs, parce que c’était le président qui l’avait dit et que le président on pouvait le croire parce que c’était le président, et là le vieux Bill rigolait. Il disait que les Noirs étaient aussi idiots que les Peaux-Rouges étaient stupides, des imbéciles, des ânes bâtés, des sauvages, que personne, personne ne pouvait croire le président quand il disait que Peaux-Rouges deviendraient des Américains et les Noirs des Blancs, même s’ils partaient en France pour ça, que les promesses d’un président ça valait pas le papier pour se torcher les fesses, que même morts ils resteraient des Indiens et des Noirs, des Indiens et des Noirs pour toute l’éternité, et voilà. Et plus ils s’engueulaient tous les deux, plus Bubba devenait gris, plus le vieux Bill devenait violet, Bubba comme de la cendre, le vieux Bill comme le ciel des orages. Et à la fin le vieux Bill criait que c’était fini et que maintenant Bubba la fermait, que son fils n’était pas mort pour qu’un Nègre lui parle sur ce ton et qu’il n’avait pas intérêt à refourrer jamais ses sales pattes toutes noires dans mon lait tout blanc. Et alors Bubba s’en allait en soufflant dans son harmonica, une horreur, un supplice, rien que pour faire enrager le vieux Bill encore plus. De toute façon, ça se terminait toujours qu’ils venaient plus tard pleurer tous les deux dans l’étable, Bubba d’abord pour me brosser, le vieux Bill après suant la gnôle. En fait, je crois que ni l’un ni l’autre ne savaient vraiment à quoi ça servait, la France. C’est pour ça des fois que j’imagine qu’il descend de l’autobus du cimetière et qu’il monte le sentier jusqu’au pré, il me reconnaîtrait, je suis sûre qu’il me reconnaîtrait. Et je lui expliquerais. Que ce n’était pas pour transformer les Noirs en Blancs et les Indiens en Américains. Que c’était pour faire des champs. Et des prés. Et des villages tout neufs, avec des angles droits ou des angles tordus, on s’en fiche. Des villages, des champs, des prés tout neufs. Tout tout neuf. Voilà. C’était pour ça. Et Bubba, il comprendrait. Et le vieux Bill aussi, il comprendrait, si des fois il l’accompagnait. Ils comprendraient tous les deux. Et ils ne pleureraient pas. Tu sais, je n’ai pas beaucoup de philosophie, je ne suis qu’une vache, et si je me dis que c’est sûrement très important ce que ça raconte tes livres d’école quand je te vois plongée dedans le front plissé, je me dis aussi que j’en sais assez. Que j’en sais assez pour voir qu’il y a quelque chose qui cloche dans votre histoire, que vous n’êtes pas contents avec, que vous n’êtes pas contents avec les choses que vous faites. Et pourtant, le résultat est là. Regarde ce champ en forme d’aile, ça court sur tout l’horizon à perte de vue. Et en bas le village impeccable avec sa nouvelle cloche et ses nouvelles maisons. Et les gamins, leurs dents assez solides pour me bouffer toute crue, pour mastiquer encore et encore. C’est quelque chose. Et toi-même, regarde comme tu es. Tu y aurais cru, toi ? Personne n’y croyait, un petit tas de chair terrorisé couvert de gale, ils avaient tous l’idée de te renvoyer d’où tu venais et d’en prendre une autre ou de creuser un trou exprès pour toi quelque part, même Louis, et puis voilà tes seins, tes hanches, tes premiers sangs, tu es prête, ils commencent à te tourner autour. Tu peux comprendre toi, comme le vieux Bill comprendrait, comme Bubba, sûr que tu peux comprendre. Comme moi. J’ai compris, à force de les voir balayer l’horizon des yeux et le sol du bout du pied, Marcel, Gaston, Jacques, Marie, les gens de la ferme, ceux du village, tous quand ils viennent ici regarder comme c’est aujourd’hui. « Ah, ce n’est plus comme avant… » « On reconnaît mal les choses… » « Tout a changé… » Eh bien oui, oui, tout a changé et tout continue de changer. C’est comme l’Amérique. Avant, l’Amérique c’étaient des plaines et des forêts, des plaines et des forêts sans fin, des bisons, des Peaux-Rouges. Il a fallu tout défricher, tout abattre, des millions d’arbres, des millions de bisons, des millions de Peaux-Rouges, tout abattre pour fertiliser la terre, pour faire place nette. Il a fallu endiguer les rivières, tracer des routes, poser les rails du chemin de fer. Ça ne s’est pas fait en un jour, imagine tout ce qu’il a fallu détruire et remodeler, mais après ça la terre était fertile et grasse et l’herbe était haute, et c’est là que nous étions, nous, sur la terre grasse, dans les hautes herbes, des millions de têtes nouvelles. Et désormais de chaque pré partait un chemin qui menait à une ferme. Et de chaque ferme partait une route qui menait à une gare. Et toutes les gares aujourd’hui mènent à Chicago. Un cœur, Chicago, un cœur de vapeur, de sueur et de fer, qui pompe inlassablement jour et nuit la chair et le sang d’un pays tout entier pour que les villes soient droites et fières avec des dents solides. Quinze millions de têtes par an. Nos têtes. Nous sommes fiers. Corned-beef, carcasses, biftecks, poudre d’os, saucisses, ceintures, gélatine, nous sommes fiers, les dents sont solides. Chicago. C’est ça qui a changé. Ici, vous allez faire encore mieux que Chicago, vous n’avez aucune aucune raison d’être tristes, au contraire, il faut être fiers, fiers de vous être vous-mêmes lancés dans l’aventure parce que vous n’aviez ni Peaux-Rouges ni bisons, fiers d’avoir fait place nette et fertilisé vos terres avec votre propre chair, fiers de vous voir pour ce que vous êtes, de la viande. Ce que vous avez fait avec nos têtes, vous le faites à présent avec les vôtres. Dans chaque ville une caserne, dans chaque village une route qui mène à la caserne. Et depuis les villes dans le monde entier, des trains, des bateaux, des autos, des camions pour charrier vos têtes à vous jusqu’à vos Chicago, Verdun, Tahure, partout où la terre a besoin d’être fertilisée pour que je puisse manger, pour que Gaspard puisse m’engrosser et que tous les jours avant d’être équarrie, réduite en morceaux et mise en boîte, je produise mes veaux et mes quarante-deux litres de lait, quarante-deux. Alors oui, bien sûr tout n’est pas parfait, bien sûr, ce sont vos débuts, il y a des ratés. Mais vous allez y arriver, comme vous y êtes arrivés avec nous. Vous allez y arriver. Et je sais pourquoi tu es triste. Mais tu ne dois pas penser à ça. Tous ils te tournent autour, tes seins, tes hanches, tes premiers sangs, retourne au bal, allez va, va danser. Et reviens me dire au revoir.