Et cætera, etc.

Etc.

Daisy — 1964

par Sébastien Weber in Faut s’y faire

Bubba, soufflant dans son harmonica, s’arrêtant, soupirant. – Jamais su souffler dans ce machin-là. Et puis il est trop tard pour apprendre, je suis trop vieux, et il n’y a plus personne. Il y a quand même un truc qui me turlupine depuis toutes ces années. Si Georges était revenu de la guerre, est-ce qu’il serait revenu blanc, blanc comme le fils du vieux Bill ? Ça aurait été un sacré truc, ça, quand même. Et est-ce que moi, du coup, je serais devenu blanc aussi ? Et mon père et ma mère et les autres ? Il faudrait demander au président. Il doit savoir, le président. On lui a donné le prix Nobel de la paix, il sait ce que c’est, la guerre, et comment ça marche et ce que ça fait au juste. « — Hein, monsieur le président, vous savez, hein ? Oh oui… Alors, mon frère, Georges, il est mort blanc ou il est mort Noir ? Ce n’est pas que ça change grand-chose, si vous voulez, mais ça me turlupine. — Eh bien, Bubba, ton frère est mort blanc. — Ah bon ? Eh bien, c’est formidable, ça ! Ça a marché, votre truc, dites donc. Et comment que vous l’avez faite, votre guerre magique ? — Oh, Bubba, c’est très flatteur, mais je n’ai rien fait tout seul. D’abord les Allemands, puis les Français, puis les Anglais, et puis une bonne moitié de la planète. Nous, nous sommes arrivés à la fin après avoir vendu des tas de choses à tout ce monde-là. — Ah bon ? — Oui. Un peu de tout : de l’huile, du plomb, du sucre et du tabac, du caoutchouc, de la viande, du maïs et des automobiles. Et puis bien sûr des armes, oui, beaucoup, beaucoup d’armes. La guerre, n’est-ce pas ? — Ah oui, la guerre. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, c’est ça ? — Tout juste. — Alors on est très riches ? — Oui. Enfin, certains sont très riches, très très riches, et puis d’autres sont un peu moins pauvres. L’essentiel, c’est que ça profite à tout le monde. — En tout cas, votre omelette, elle marche du feu de Dieu ! Georges est devenu Blanc ! Georges est devenu Blanc ! — Oui, elle marche, Bubba, elle marche. Mais attention : elle marche pour les morts. — Ah bon ? Seulement pour les morts ? — Eh oui. — Ah ? — Oui. — Et donc moi, donc non ? — Non. — Ah… Bon… En même temps, je m’en doutais un peu. » Mais dans le fond, des fois je me dis que ce n’est peut-être pas nous qui sommes devenus Blancs, mais que ce sont les Blancs qui sont devenus Noirs. Ou Indiens. Ou je ne sais quoi. J’ai commencé à me dire ça après la deuxième guerre, 45, 46. À cette époque, le vieux Bill était déjà devenu aveugle à force de boire du rye. Comme il adorait le cinéma, je l’emmenais. « Let’s go to the movies tonight, Bubba. They’re playing They Died with Their Boots On » Il adorait les westerns, surtout La charge fantastique avec Errol Flynn. « Oui, monsieur Bill, on va au cinéma. » On prenait la bétaillère et on allait au Royal sur la seconde à Brooklyn. Forcément, pendant le film, comme il n’y voyait plus rien, il fallait que je lui décrive les images. Alors, on s’installait tout au fond pour ne pas déranger et je parlais à voix basse, comme ça, tout près de son oreille. Bon, lui, la voix basse, ce n’était pas trop son truc. « — What’s up, Bubba ? Bubba ? What’s up ? What’s up ? — Eh bien il se passe, il se passe que ça y est, le général Custer vient de donner l’ordre de partir à l’assaut… — Well, well, well ! Good ! And then ? What’s up ? Bubba ? — Et alors, la cavalerie s’élance. Des centaines de cavaliers à fond de train avec leur sabre et leur fusil qui galopent dans la plaine. Vous les entendez galoper ? — Yes, yes, yes ! And then ? And then, Bubba ? — Et alors voilà, ça y est, les Indiens arrivent… — Redskins, fuckin’ Redskins ! What’re they doin’ ? What’re they doin’ ? — Eh bien, ils tirent des flèches dans tous les sens, ils sont tout peinturlurés, ils ont des plumes partout sur la tête, ils… — Fuckin’ Redskins ! And then ? What’s up ? — Et alors, la cavalerie, elle fonce droit sur eux, elle charge, elle tire. Paf, un Indien, paf, un deuxième, paf, un troisième, ils s’écroulent par terre… Ils tombent comme des mouches… — Good, good, good ! And Custer ? What’s he doin’ ? Custer, what’s he doin’ ? — Custer, il a dégainé ses deux revolvers. Il tire en alternance, comme ça, paf, paf, paf, un coup à gauche, un coup à droite, paf, paf, paf… — And then ? And then ? — Paf, un Indien qui tombe, paf, encore un autre ! Et paf, là, tiens, deux d’un seul coup ! — Ah yeah, what a fuckin’ shooter ! Beautiful ! Beautiful ! And then, Bubba, what’s up ? » Et après ? Custer embrassait Olivia de Havilland sur un tas d’Indiens ensanglantés et puis voilà. On l’a vu au moins trente fois, La charge fantastique, ça en faisait des paquets d’Indiens couchés dans la plaine. Et puis, il y a eu un soir, fin 45, début 46… « — Let’s go to the movies tonight, Bubba. — Laissez-moi deviner, La charge fantastique ? — Yes, They Died with Their Boots On ! Let’s go ! Let’s go ! » Bon, on y va. Et puis, ce soir-là, avant le film, il y a eu les actualités, comme tous les autres soirs. C’était fin 45, début 46. « — What’s up, Bubba, what’s on the screen ? — Ce qu’on voit à l’écran ? Eh bien c’est… C’est… — What’s up, Bubba, what’s up ? — C’est la fin de la guerre… — I know the war is over, it’s been over for a year ! What’s on the screen, Bubba, what’s on the screen ? » Il y avait plein de gens qui sortaient du cinéma en se tenant l’estomac. « — What’s on the screen, Bubba ? — À l’écran ? On voit… On voit… » Je ne savais pas quoi dire. J’ai dit : « — Je crois qu’il y a un problème avec la bobine, monsieur Bill. Venez, on sort. — What ? What ? What the fuck, Bubba ? Bubba ? — Venez, monsieur Bill, venez… » Je l’ai entraîné, on est sorti. Je ne savais pas quoi dire. Je ne savais pas quoi dire de ce qu’on voyait sur l’écran, il fallait le voir, c’est tout. Des gens qu’on pousse dans des fosses avec des bulldozers, qu’est-ce que vous voulez dire ? « Des gens qu’on pousse dans des fosses avec des bulldozers » ? Et ceux qu’on ne poussait pas, ceux qui tenaient encore debout muets comme dans les films d’avant-guerre, muets comme des tombes, vous voulez dire quoi ? J’aime autant vous dire que le retour à la ferme n’a pas été de tout repos à cause du vieux Bill qui râlait. Et qu’à cause des bulldozers je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit. Cette nuit-là, je l’ai passée à l’étable au milieu des bêtes. Ça faisait longtemps. Et c’est là que j’ai commencé à réfléchir, vraiment. Alors, je n’ai jamais remmené Bill au cinéma voir La charge fantastique. Les Indiens qui tombent comme des mouches ? Non, ce n’était plus possible, ça ne marchait plus. Des comédies musicales, oui, beaucoup. D’abord, c’est joli. Et puis ça me faisait des économies de salive. « — What’s that movie, Bubba, what’s that shit ? What’s that fuckin’ shit, Bubba ? — Chut, monsieur Bill, ça commence… »

On entend la chanson du film Mary Poppins, Chim Chim Cher-ee. Noir.