Et cætera, etc.

Etc.

Entretien Bernard B.

par Sébastien Weber in Faut s’y faire

C ’était le 20 janvier 2014 à M., un petit village de la Marne. Bernard B. est encore maire du village à ce moment-là. Il nous reçoit dans la salle de réception de la mairie…

Sébastien. — La dernière fois que l’on s’est vus, vous avez évoqué un souvenir d’enfance, une cérémonie du 11 novembre qui vous avait beaucoup impressionné…
Bernard B. — Non, c’était le décès de mon grand-père.
Sébastien. — Le décès de votre grand-père. Et à l’occasion de cette cérémonie, vous aviez été très impressionné par la présence d’anciens combattants… []
Bernard B. — Oui, donc, pourquoi j’étais très impressionné ? C’est parce qu’à cette époque-là, j’étais très jeune, j’avais sept ans, je pense, quand mon grand-père est décédé, et c’est douloureux, même après, j’étais très lié au grand-père, jusque cet âge-là, puisque j’ai beaucoup, beaucoup vécu chez eux, puisque mes parents habitaient à M. et puis que le grand-père était pas loin. Et puis j’avais tout en amont de ça… Mon grand-père, je savais qu’il était malade, je savais qu’il avait été gazé à la guerre 14-18, je savais qu’il était pensionné militaire puisqu’avec ma grand-mère à cette époque-là on faisait beaucoup de marche à pieds, on allait chercher, je m’en rappelle, sa pension militaire à la trésorerie d’Aÿ, à pieds, parce qu’à cette époque-là, on y allait à pieds, tous les mois j’allais avec la grand-mère chercher la pension militaire. Je savais qu’il avait connu la guerre, je savais un petit peu, mais presque rien, sur la guerre 14-18, ce qu’il avait fait, puisque je retrouvais dans ses débarras des masques à gaz, des choses comme ça, ou des vieilles culasses – je sais plus si ça s’appelait des culasses, vous savez, des… des canons qui tiraient, c’était en cuivre à cette époque-là, et on retrouvait des douilles, quoi, je ne sais plus, ça avait un nom, et cætera. Et donc, mon grand-père, très malade, est décédé, et le jour de l’enterrement – à cette époque-là, je croyais encore, on me faisait croire encore un peu à Dieu, ça va être dit, mais j’y crois de moins en moins, j’y crois même plus du tout – et donc, le jour de l’enterrement, il y avait eu tout un débat en famille puisque le grand-père voulait être enterré civilement, puisqu’il mettait en avant bien entendu la guerre, un petit peu la guerre, d’après ce que je comprenais en terme, en étant gosse, et puis il y avait une de ses filles a voulu absolument qu’il soit enterré à l’église… Donc, j’étais enfant de chœur et j’ai participé à la cérémonie en tant qu’enfant de chœur et j’ai été très impressionné sur le fait premièrement que son cercueil, il y avait le drapeau bleu blanc rouge, puisque mon grand-père avait eu la médaille militaire pour faits de guerre à cette époque-là, et ce qui m’a le plus impressionné, c’est tout ceux qui l’ont accompagné lors de cette cérémonie qui avaient des gueules cassées. J’en vois encore dans ma tête. Une dizaine d’anciens combattants à la gueule cassée, avec tout ce que ça comportait d’horreur, parce c’était une horreur : perdu un œil, la bouche de travers, des cicatrices partout, puisque la chirurgie esthétique à cette époque-là n’existait pas. Je vois encore un porte-drapeau qui n’avait qu’une jambe le long, le long du cercueil, un porte-drapeau qui n’avait qu’une jambe, un moignon, et puis une prothèse en bois à cette époque-là, puisque sa jambe, sa deuxième jambe reposait sur une prothèse en bois… Enfin, je revois tous ces militaires qui étaient nombreux, tous ces anciens soldats du moins, pas des militaires, des anciens soldats qui l’ont accompagné vers sa deuxième demeure. C’est là que j’ai découvert, très jeune donc, le fait de guerre 14-18, l’horreur de la guerre 14-18, parce qu’il faut parler d’horreur. J’avais connu la maladie, qui était une horreur, parce que mon grand-père est mort très jeune, à moins de soixante ans, du fait de la guerre… Je le savais malade du fait de cette guerre, mais pour moi c’était totalement abstrait ; donc, c’était une horreur parce qu’il souffrait terriblement du fait qu’il avait été gazé au Chemin des Dames avec le… on a dit le nom, l’autre jour…
Sébastien. — Le gaz moutarde ?
Bernard B. — Le gaz moutarde, mais ça avait un autre nom également…
Sébastien. — Le sarin ?
Bernard B. — Oui, le sarin. Le gaz moutarde, le sarin, je savais tout ça. Mais ce qui m’a le plus impressionné, c’est cette horreur lors des obsèques de mon grand-père où tous ces gens qui allaient pas, qui avaient une petite soixantaine, cinquante, soixante ans, quoi, entre cinquante et soixante ans, qui étaient présents lors de cette cérémonie, c’est cette horreur, c’est ça qui m’a le plus marqué.
Sébastien. — Le décès de votre grand-père intervient dans les années 50 ?
Bernard B. — 57. Oui, 57.
Sébastien. — Et il souffrait terriblement de…
Bernard B. — Oui, il avait du mal à respirer. Ce gaz était quand même terrible. Et puis ça lui amenait des crachats extrêmement importants, permanents, quoi. Et je vous ai dit, le fait aussi qu’il avait des problèmes de poumon avait, il avait contracté la tuberculose, et j’ai aussi été touché par cette maladie, puisque je me suis retrouvé avec un voile au poumon et que le voile subsiste. À chaque fois que je fais des radios des poumons, on me demande ce qui s’est passé. Et ça venait bien entendu entre guillemets de l’héritage, du contact que j’avais avec mon grand-père, et bien entendu, indirectement, de ces faits de guerre, ce gaz moutarde. [] Oui, c’est un élément que je me souviens toujours. Donc, voilà ce que je retiens, moi, jeune, à peine dix ans, de cette guerre et de l’image que j’ai aujourd’hui de l’horreur de cette guerre, au-delà bien entendu des morts, parce que moi, les morts au champ de bataille, ça voulait rien dire, parce que quand vous êtes gamin, vous ne savez même pas ce que ça veut dire. Ben si, il y a le monument aux morts… Mon grand-père a été aussi reclassé ici en tant que garde-champêtre, sur M., puisqu’il était blessé de guerre, il était prioritaire pour des emplois protégés. Et donc, il était garde-champêtre. Je me souviens d’avoir été au monument aux morts avec lui, mais jamais je n’ai de sa bouche entendu parler des faits de guerre, parce qu’on a ces histoires-là avec 39-45, j’ai baigné un peu dedans, avec des gens au boulot qui parlaient de la résistance, qui l’avaient fait plus ou moins ou qui avaient été des résistants de la dernière minute qui me racontaient toujours des histoires de… de… de rasage : untel, les Allemands sont arrivés chez lui, il était en train de se raser, il a sauté par la fenêtre, il a emmené son rasoir et la bombe à raser ou le savon de rasage dans la poche… Enfin, j’en connais tellement des histoires de traction, et cætera, de la guerre 39-45 – parce que déjà on partageait, on parlait, mais je pense que c’était tout à fait une autre guerre, alors que 39, euh, la guerre 14, pour eux, c’était la guerre de l’horreur, la guerre des champs de bataille, les tranchées, les… Cette sale guerre, qu’on pourrait dire, mais sale au sens aussi du terme, pour les hommes tout ce qu’ils ont vécu de sale, de boue, de poux, de et cætera. Jamais, jamais, jamais il ne m’avait parlé de ça.
Sébastien. — Jamais ?
Bernard B. — Non, jamais.
Sébastien. — Et c’est votre grand-père maternel ou paternel ?
Bernard B. — Paternel.
Sébastien. — Et à votre père, il en avait parlé ?
Bernard B. — Ben, il y a eu une histoire de guerre très difficile puisqu’ils vécu toutes les horreurs de la guerre. Ma grand-mère est tombée enceinte de mon père avec un… Elle a connu… Elle habitait le Craon de Ludes – je sais pas si vous voyez, Ludes, c’était bien entendu pas loin des champs de bataille – et ma grand-mère a connu à vingt ans, vingt-et-un ans, je crois, un soldat sur ces champs de bataille, où exactement, je n’ai jamais su, elle a connu un militaire, et elle est tombée enceinte des contacts physiques avec ce militaire. Et donc, son copain de l’époque, appelons ça copain, de l’époque, est mort de la grippe espagnole le 13 novembre 1918 sur Châlons. Et donc, elle a accouché bien entendu peu de temps après de mon grand-père – euh, de mon père – et mon grand-père a bien voulu la… euh… se marier avec elle, euh, donc, vivre avec elle à la condition que mon père perde le nom, le prénom et le nom de… de… ce soldat. Et donc mon grand-père – euh, mon père – s’appelait Joseph Marcel Lenezec, normalement, mais on n’en est pas sûrs, et mon père s’est appelé Joseph dit Marcel, ils ont inversé les prénoms et comme ça, mon grand-père, celui que je dis mon grand-père qui n’est pas véritablement mon grand-père si on regarde bien, grand-père de cœur quoi… Euh… À la condition qu’elle abandonne… qu’elle abandonne… que mon père abandonne ce nom de famille, il reconnaissait la paternité sur les livrets de famille et à condition qu’ils abandonnent tout contact avec cette famille. Et il s’avère que mon père et moi on a lancé des recherches pour retrouver ce Lenezec qui serait mort le 13 novembre 1918 dans un hôpital militaire de la grippe espagnole, et cætera, et on n’a jamais rien retrouvé, jamais rien retrouvé. Et on s’est même rendus sur Ploërmel, puisque normalement il était natif de Ploërmel, on nous disait qu’il était natif de Ploërmel, et il n’est pas sur le monument de Ploërmel. Mon père a pris des contacts avec la mairie, et cætera, mais on n’a jamais rien retrouvé, y compris aux Archives Départementales, qui ont brûlé, et on n’a jamais rien retrouvé. Donc voilà aussi une explication sur la guerre 14-18.
Sébastien. — Et tout ça, les origines de votre père, vous les tenez de votre mère, ou c’est votre père qui vous les a…
Bernard B. — C’est mon père, qui est décédé maintenant, qui m’a toujours dit ça. Mais mon père n’a pas suffisamment conduit de recherches. J’en ai conduit un peu, mais il était déjà trop tard. Dans les années 80, 70-80, il était déjà trop tard. Alors, j’ai rencontré quelqu’un sur la préparation de cette commémoration qui va peut-être m’aider, mais aux Archives Départementales, on n’a rien retrouvé. Non.
Sébastien. — Et la raison pour laquelle votre grand-père de cœur a voulu que soit effacé ce nom… ?
Bernard B. — Ah, ben c’est certainement, vous savez, des problèmes de couple de l’époque. On était, on était dans les années 16, 17… Euh… Je sais pas. Ah aussi, c’est terrible, ce qui s’est passé, parce qu’après ma grand-mère est sombrée dans l’alcoolisme par rapport à ces faits-là. J’ai… J’ai une image de l’alcoolisme effroyable à travers ça… Parce que j’étais très près de mon grand-père, moins près de ma grand-mère parce que ma grand-mère buvait beaucoup… Elle a fini à l’alcool à 90, à l’alcool à brûler, et cætera, par rapport à ces faits de guerre, cette mort atroce, un garçon qu’elle aimait certainement beaucoup. Et puis donc, elle a trouvé une solution de… On est toujours en 1914-1915, fille-mère et cætera, donc il a fallu qu’elle trouve une solution. Puisqu’à l’époque, ils travaillaient tous les deux dans une briqueterie qui était au Craon de Ludes et mon grand-père, mon grand-père était chef, chef de… de chantier de… de cette briqueterie, et donc elle, elle travaillait à la briqueterie, donc, ils ont dû se connaître comme ça. Là aussi, c’est à nouveau un fait de guerre, quoi.
Sébastien. — Et après, votre grand-père de cœur a été appelé ?
Bernard B. — Après, mon grand-père de cœur étant malade, la briqueterie de Craon de Ludes vacillant, il a fait joué le fait qu’il était… blessé… militaire pour avoir un emploi prioritaire et l’emploi prioritaire était l’emploi de garde-champêtre de M.. Ils ont dû arriver à M. en 25.
Sébastien. — Donc, c’est de là que date votre implantation à M. ?
Bernard B. — Oui.
Sébastien. — Et les militaires que vous avez vus lors des funérailles de votre grand-père, vous ne les aviez jamais vu avant ?
Bernard B. — Ah non, jamais, jamais, jamais. Jamais, jamais, jamais j’ai entendu parler de… de guerre, de 14-18, des Allemands, des… C’est pour ça que je fais toujours le parallèle avec 39-45, puisque travaillant chez Bollinger, beaucoup avaient fait la guerre, ou beaucoup avaient été STO, ou quelques uns, mais très minoritaires, avaient fait la résistance, très minoritaires par rapport à… C’est pour ça que quand j’entends parler de la guerre, de faits de guerre, et cætera, euh… ce qu’ils m’ont transmis, mes collègues de boulot, c’est que… beaucoup, ils avaient pas été très touchés par la guerre ou le STO. Le plus qui avaient été touchés, c’est par le travail obligatoire en Allemagne. Mais c’est quand même pas des faits de guerre physiques, d’aller sur un champ de bataille et cætera. Sur… Chez Bollinger, je n’ai pratiquement jamais connu un soldat qui avait été sur les champs de bataille de la guerre 39-45. À ma connaissance, je… Par contre, j’en ai connu qui ont fait l’Indochine ou des guerres comme ça. Et donc… Mais eux, bien entendu, anti-Allemands, Boches, tout ce qu’on a pu, même vous, entendre parler un petit peu, mais jamais chez mon grand-père je n’ai entendu parler, je l’ai entendu parler d’être anti-Allemands, par rapport à ce qu’il avait vécu, les Boches, et cætera, jamais, jamais je n’ai entendu, je n’ai entendu ça. Alors à mon avis, il avait coupé avec cette période affreuse et il ne voulait pas en parler.
Sébastien. — Et il avait également coupé avec ses camarades de… ?
Bernard B. — Je sais pas. Je sais pas. Alors, là, je sais pas. Je me suis jamais expliqué tout ça. Je… Non. Je sais pas.
Aurélie. — Et quand vous l’accompagniez au Monument aux Morts, c’était à quelles occasions ?
Bernard B. — Quand il… Il refaisait les fleurs, il remettait ou refaisait la pelouse ou il nettoyait un peu en vue d’une commémoration. Mais je ne me souviens pas – c’est ça aussi qui me marque – s’il avait été à une commémoration du 11 novembre, quelque chose comme ça, je suis sûr que j’aurais été avec lui et que je m’en souviendrais. Mais je ne me souviens pas avoir été avec lui au 11 novembre.
Aurélie. — Donc, il avait coupé…
Bernard B. — Je ne m’en souviens pas. Je me souviens… parce qu’à cette époque-là, les enfants de l’école – [désignant la salle de la mairie où se déroule l’entretien] c’était notre école ici et puis nous à l’école, on était toujours de toutes les cérémonies, parce que la maîtresse nous faisait chanter… la Marseillaise au monument aux morts, donc j’ai toujours été aux cérémonies et puis là, sur le porche de l’église, c’était là qu’ils se réunissaient, les gamins avaient une limonade avec une goutte de vin rouge dedans et puis un cornet, un cornet, une espèce de cornet avec de la crème dedans, je sais plus comment qu’on appelait ça, à M. on avait tout ça, on avait tous notre cornet. Donc, je me souviens des cérémonies du 14 juillet, je me souviens des cérémonies du 11 novembre où il faisait plus froid, on se réunissait dans la mairie. Mais je ne me souviens pas d’avoir été à ça avec mon grand-père. Qui était garde-champêtre pourtant.
Aurélie. — Il était présent en tant que garde-champêtre, mais pas…
Bernard B. — Mais je… Non. Je le vois même plus en tant que garde-champêtre… Je le vois en tant que garde-champêtre avec sa casquette sur des faits, j’étais avec lui, mais je le vois pas au monument aux morts au 11 novembre. Alors est-ce que j’ai zappé ? Je sais pas. Ça me surprendrait, parce qu’il y a des choses comme ça qui m’ont marqué. Mais, non. … Voilà. C’est, c’est… La guerre, je l’ai à travers l’expérience, la guerre a, 14-18, a terriblement marqué la famille, ou la famille de cœur même, si on peut dire, par rapport à tout ça, quoi. C’est quand même très marquant pour les familles. Je suis sûr que d’autres familles ont été touchées comme ça.
Sébastien. — Et après ces funérailles qui vont ont tellement impressionné, la guerre 14-18 a commencé à vous intéresser ou c’est venu encore après ?
Bernard B. — Bah, oui. Je dirais pas que ça m’a intéressé, parce que j’ai eu un dégoût de cette guerre. C’est quand même… Vous vous rendez compte ? Une dizaine d’années, euh… voir des gueules… dans l’église… Je sais pas, mais je… J’ai cette image de gueules cassées et puis cette image d’hommes d’une petit soixantaine d’années avec… un peu comme des corsaires… on voit ça sur les films de corsaires… Vous savez, des bandeaux, des jambes coupées, et cætera… Donc ça, ça m’a très, ça m’a beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup marqué. Et puis après, je… je pense que j’ai eu une position de recul. C’est beaucoup après, vers dix-huit, dix-neuf ans – parce que mon père parlait de la guerre 14-18, mais il parlait du fait qu’il avait subi avec mon grand-père… Déjà, il était, il était illégitime, apparemment il, ça n’a pas été tous les jours facile, quoi. Sa vie n’a pas été tous les jours facile. Et donc mon père parlait plutôt de son père adoptif négativement, quoi, alors que moi j’avais, j’avais, j’étais, et ça reste aujourd’hui, un homme exceptionnel [le grand-père], pour moi. Et donc, j’étais confronté en permanence à ça, mon père qui voyait son père même décédé comme quelqu’un de violent, de méchant, d’agressif, de ceci, de cela, puis qui avait l’image du grand-père idéal. Et puis tant de mon père que… j’entendais parler de quelques faits de guerre, mais sans plus, 14-18 sans plus. Et puis après, mon père nous… m’a parlé ou nous a parlé en famille du fait que il avait… il avait été adopté et cætera, mais ça j’avais dix-sept, dix-huit, une vingtaine d’années peut-être quand j’ai nettement entendu parler de ça, parce qu’avant, ils ne s’en parlaient pratiquement pas, parce que mon grand-père interdisait qu’ils en parlent. Et donc, c’est à une vingtaine d’années que j’ai découvert cet aspect-là.
Sébastien. — Et votre grand-père était athée ?
Bernard B. — Oui.
Sébastien. — Militant ?
Bernard B. — Non. Athée, oui. Ça, dans ma tête, il était athée. Ah, ça, avec tout ce qu’il avait… D’abord, dès qu’il voyait le curé arriver au loin, c’était des grands cris, c’était… c’était… Véritablement athée. Et athée par rapport aux faits de guerre, quoi. Ça…
Sébastien. — C’est-à-dire ?
Bernard B. — Bah, par rapport aux horreurs qu’il avait connues, que certainement ils avaient pas été accompagnés par Dieu, enfin des choses comme ça.
Sébastien. — C’était quelque chose qu’il disait ?
Bernard B. — Ah, oui, oui. Mais il le disait sans le dire. Je… Je revois des colères… Je revois une colère plus significative… Mais euh… C’était plutôt un rejet de… un rejet… Des fois, je retrouve ces mêmes façons de rejeter dans les écrits de 1789 ou de cette époque-là. J’ai du mal à faire la coupure dans ma tête entre 1789 et le rejet du catholicisme et puis le rejet de mon grand-père. À mon avis, je revois des choses à peu près à l’identique.
Sébastien. — Et cette colère, c’était quoi ?
Bernard B. — Contre la religion, contre le curé, contre… contre sa maladie, contre les difficultés qu’il avait de vivre, et cætera, et quand personne ne l’avait aidé, y compris Dieu. Je fais le contraste avec lui sur ce rejet de la religion et puis on avait à cette époque-là – ça aussi, c’est un fait marquant – un Algérien qui vendait des tapis, qu’on appelait Mohammed, je crois. Il passait deux ou trois fois par an, il venait à pieds à M., il était courageux, il avait quinze ou vingt descentes de lit sur l’épaule, et puis il toquait dans les maisons pour essayer de vendre ses descentes de lit. Et puis moi, j’avais pas trop vu. J’habitais à M., donc, quand on a un… un Algérien ou quelqu’un là-bas du Maghreb, sur M., c’est vachement, ça marque. Et même encore maintenant, on n’en voit pratiquement pas – c’est pour ça que des fois je comprends pas le vote Le Pen… Mais moi, j’ai eu peur parce que je l’ai vu arriver chez ma grand-mère avec ses tapis sur le dos et cætera, et tout de suite j’ai été appeler mon grand-père… Parce que j’ai eu peur, il y a quelqu’un qui n’est pas dans les standards, certainement. Et mon grand-père m’a incendié à cette époque-là, en disant que c’était un homme comme un autre, « Tu dois le respecter. » Et donc, je fais le parallèle entre le rejet de la religion, où il était d’une colère monstre et cætera dès qu’on parlait religion ou dès qu’il voyait un curé, et je fais toujours le parallèle avec mon acte qui avait pas été glorieux d’avoir eu peur d’un Algérien avec ses tapis, et l’engueulade que j’ai eue en disant « C’est un homme comme un autre, tu dois le respecter », alors que lui il respectait pas, apparemment, la religion et les curés et ceux qui fréquentaient l’église.
Aurélie. — Ce qui fait que vous l’appelez… que vous le considérez comme un être exceptionnel, au fond ? Vous aviez quand même des rapports assez forts avec votre grand-père…
Bernard B. — Oui, très. Très, très, très.
Aurélie. — Et c’est cette guerre, avant de les vivre, des les expérimenter, certes douloureusement dans votre famille, est-ce que vous aviez un petit peu connaissance de cette guerre ? À l’école ou quand vous alliez au monument aux morts ?
Bernard B. — Oui, aux monuments aux morts ou à travers la Marseillaise et puis mon institutrice ici qui s’appelait Madame Pouillon qui nous… Mais là aussi, on revenait plus souvent sur 39-45 que sur la guerre 14-18. J’avoue que j’ai… Pourtant, sachant, préparant tout ça, en réfléchissant, j’avoue que j’ai quand même essayé de réfléchir, mais mon institutrice, Mme Pouillon, revenait plus sur 39-45 que sur 14-18. Pourtant, elle, c’était la génération – elle avait, à l’époque où j’étais ici, elle avait une quarantaine d’années, donc… Les histoires des Allemands, les histoires de faits de guerre, elle nous en a raconté plein, mais 14-18, je ne m’en souviens pas. Non.
Aurélie. — Ce n’était pas abordé…
Bernard B. — Non, non, non, non, non, non, non.
Aurélie. — Y compris à la commémoration du 11 novembre… ?
Bernard B. — Ben, on allait au 11 novembre, parce que c’était 14-18, que moi je faisais le parallèle avec des gens comme le grand-père, je savais qu’il avait fait 14-18, mais jamais, jamais je la vois ici nous faire un cours sur 14-18. Alors, après, l’autre fait qu’il y a eu, c’est que quand mon père a commencé à chercher un peu ses origines, mon père… Je suis en train de me demander si j’avais une voiture ou pas à l’époque… Il me semble que j’étais marié… On a été à Verdun, on a été à Douaumont, on a été tout ça. C’est là aussi que j’ai un peu plus découvert, donc – il était tard, j’avais déjà vingt ans, plus de vingt ans, vingt-trois, vingt-quatre ans – que j’ai découvert Douaumont, tout ça. Mais jusqu’à ces vingt-trois, vingt-quatre ans. [] L’ossuaire de Douaumont, le Chemin des Dames, et cætera, non, jamais avant j’y suis allé. Parce que… Alors que ça serait aujourd’hui – je pense aux petits-enfants : j’essaie de les emmener, mais ils sont pas chauds parce que pour eux c’est de l’hébreu, mais je voudrais bien les emmener…
Sébastien. — Et votre père, il cherchait quoi exactement… ?
Bernard B. — C’est-à-dire que mon père – mon grand-père – étant décédé depuis longtemps… donc, il ressortait la guerre, mais… mon père ayant été soldat pendant la guerre 40 et compagnie, la débâcle, enfin et cætera, bon, il a recherché les faits de guerre 14-18, et puis ça lui apparaissait logique qu’on rechercher là-bas, quoi.
Sébastien. — Il recherché les faits de guerre 14-18 dans l’optique de…
Bernard B. — Mon grand-père avait fait le Chemin des Dames, ouais. Mon grand-père avait été au Chemin des Dames, oui, et il avait mené la bataille au Chemin des Dames…
Sébastien. — Votre grand-père de cœur ?
Bernard B. — Oui, mon grand-père de cœur, oui. [] Parce que l’autre, on sait pas. On sait tout simplement qu’il est mort… qu’il est mort sur Reims… On sait pas.
Sébastien. — Donc, ce sont plutôt les traces de son père adoptif…
[]
Bernard B. — À mon avis, il y avait un mélange des deux. À mon avis, il y avait un mélange des deux…
Sébastien. — Et quand vous y êtes allés ensembles, pour lui c’était également la première fois qu’il y allait ou vous ne savez pas ?
Bernard B. — Non. Je sais pas. À mon avis, oui. Non, je sais pas. Parce qu’à cette époque-là, il y avait pas de voiture. Donc, nous… Quand mon père a commencé à avoir des voitures, une voiture, j’avais pas loin de quinze, seize ans… Donc, je sais pas. Je vous dis, jamais… 39-45, là, j’en ai, des histoires vraies ou fausses ou romancées, j’en ai, j’en ai plein la tête, mais 14-18, j’en ai pas beaucoup.
Sébastien. — Et quand vous êtes allé à Douaumont ou au Chemin des Dames, vous vous souvenez de ce qui… ?
Bernard B. — Il… Il parlait beaucoup du grand-père, parce que lui il avait reçu quand même… il… était né en 18… il avait… il savait… il savait… et puis dans le village, ça avait quand même été dû… dû être abordé dans sa prime enfance… Donc, il avait des histoires, il avait, il avait un recul. Alors que nous, ils nous ont pas transmis ça. [] Moi, la seule chose que mon père a transmis, c’est les difficultés de vie qu’il a eues dans son adolescence et cætera par rapport à la guerre 14-18 et le fait que le grand-père était malade. Ça… Et qu’il mangeait pas à sa faim, qu’ils avaient quand même beaucoup, beaucoup de difficultés.
Sébastien. — Dans les années vingt, donc…
Bernard B. — Ouais, dans les années vingt. Ils ont quand même, ils ont galéré quand même : malades, pas de couverture sociale, pas beaucoup de couverture sociale, et cætera. Mon père a l’air, a très galéré. De toute façon, ils ont eu des grosses difficultés. De vie. Mais… Comme ça, c’est des bribes que vous captez en étant enfant, mais mon père était pas quelqu’un, déjà, à faire des, à me faire un cours d’histoire ou à nous faire des cours d’histoire, ou à nous faire des cours de la vie. C’était plutôt rustre et « faut bosser » que… que l’aspect formation qu’on a aujourd’hui des enfants. J’ai pas connu ça.
Sébastien. — Et pourtant, il vous a emmené avec lui. Il voulait que vous veniez… ?
Bernard B. — Oui. Quand il en parlé, moi, moi j’étais intéressé, parce qu’à cette époque-là, bon, j’avais le souvenir des obsèques du grand-père. Donc, j’ai sauté dans la voiture en disant « J’y vais ». Et puis, j’y ai retourné avec des copains de M., j’ai dû y retourner une ou… J’ai dû y aller une fois ou deux… C’est parce que… Attendez que je me retrace… J’avais des… Après, mon grand-père a été remplacé par un garde-champêtre… Non, non… J’y avais été une fois avant. Mon grand-père a été remplacé par un garde-champêtre qui s’appelait M. Pommelet et qui venait de Verdun. Il venait du secteur de Verdun. Et donc, il avait deux garçons. Et avec les deux garçons, qui vivent toujours à M., en voiture, une fois, j’avais été avec eux dans leur milieu familial où ils vivaient avant – comme des ados, on va voir où les copains vivaient – et donc on avait fait déjà un crochet sur Verdun, l’ossuaire, et cætera. Et j’y suis retourné une fois après avec mon grand-père – avec mon père. J’y suis allé deux fois. Excusez-moi, mais faut… [Rires.] Faut que l’ordinateur, il… Non, non, puis j’ai la volonté d’y retourner avec les petits enfants. Mais… Ou d’y retourner un jour, comme ça, refaire un petit peu un balade, quoi, pour faire, pour retomber là-dedans.
Sébastien. — Quel âge ils ont, les petits-enfants ?
Bernard B. — J’en ai un qui a dix-neuf et un qui a sept mois, donc j’ai l’éventail.
Aurélie. — Et avec vos enfants, vous en avez parlé ?
Bernard B. — Oui, oui. Notamment le grand. Plus le grand qui est plus intéressé avec ça, le grand, mon grand qui a quarante-deux ans, oui. Il est déjà venu avec moi là-bas. Avec le grand-père et moi, là-bas. Oui, oui… Mais bon, ils savent, on a déjà parlé de tout ça, mais c’est loin pour eux, c’est… Je sais pas ce qu’il en retient. C’est loin. Le deuxième, moins. C’est pour ça que je voudrais me raccrocher aux petits-enfants, le devoir de mémoire, quoi. C’est quand même important, quoi. Vous savez, les gosses, maintenant, l’ordinateur, l’iPad… ils ont d’autres… d’autres… d’autres passions.
Aurélie. — Une question… Comment vous avez su, qui vous l’a dit que vous grand-père, votre grand-père de cœur avait fait le Chemin des Dames et avait été gazé ?
Bernard B. — C’est… C’est mon… Quand on… Quand on y est allé avec mon père, c’est là qu’il nous a dit que le grand-père était là, au Chemin des Dames. C’est comme ça qu’on a découvert, que j’ai découvert ça, quoi. Parce que lui, il m’en a jamais parlé. Franchement, franchement, la découverte, ça a été les obsèques.
Sébastien. — Et lui-même, votre père, a appris de son…
Bernard B. — Oh, non, non ! Il savait tout ça. Mais comme il y avait eu un interdit de… Apparemment, ils ont eu un gros… un gros deal sur la reconnaissance, qui a pesé sur la famille, donc, on ne parle plus, on ne parle plus de… de… de son père, « Ça, c’est mon fils adoptif. Je veux plus de contact avec la famille… » et cætera. Apparemment, il y avait une vieille tante, mon père avait une vieille tante qui venait pratiquement tous les… qui habitait du côté de Châlons et qui venait à M. tous les quinze jours, trois semaines, un mois. Et de temps en temps, moi je me rappelle avoir capté des bribes [dit des brides] de discussion sur son père, son véritable père et sur l’interdit qu’il y avait de discuter de ça. Donc, y compris quand cette tante venait chez nous, c’était un problème qui était jamais trop abordé. On sentait l’interdit. L’interdit, j’ai ça dans la tête. Et donc, on sentait le poids de l’interdit. Y compris quand il était pas là, on n’en discutait pas parce qu’il y avait un interdit. Et cette tante, elle connaissait bien… C’était… Cette tante à moi, c’était la sœur de ma grand-mère, connaissait le Lenezec, connaissait toute l’histoire, avait eu des contacts avec les tantes de mon père – les tantes, les véritables tantes – et bien entendu il y avait un interdit. Puisqu’il me racontait qu’ils lui envoyaient des colis, à mon père, ils envoyaient des cadeaux, et cætera, et à un moment donné, quand ils se sont mariés, il me semble que c’est dans les années vingt, là, il y a eu un interdit complet et plus personne n’en parlait dans la famille.
Sébastien. — Tout contact a été rompu.
Bernard B. — Ah, oui. Ouais… Ouais…
Sébastien. — Et en dépit de l’existence de ces tantes, votre père n’a jamais pu retrouver…
Bernard B. — Ouais. Parce que quand mon père a commencé à rechercher, il avait un copain, mon père, qui était le maire de Romery à l’époque – de Cormoyeux, à l’époque – et ils y ont été aussi tous les deux, faire un tour en voiture d’une dizaine de jours, dans les lieux là-bas, ils ont crapahuté pendant dix jours avec les deux femmes. Ils ont rien retrouvé. C’est là, c’est un peu à partir de ce moment-là – donc, pour moi, c’est les années soixante-dix – que ça a commencé un peu dans la tête à découvrir un peu ces éléments-là, mais j’ai découvert ça dans les années soixante-cinq, soixante-dix, quoi… Quand, j’ai su qu’ils avaient été à Ploërmel et compagnie.
Sébastien. — Et donc, votre grand-père, il avait en tout pour vivre sa pension militaire ?
Bernard B. — Plus la rémunération de garde-champêtre à M. à mi-temps.
Sébastien. — Ce qui devait pas être bien lourd… ?
Bernard B. — Non, non. Il vivait dans la misère. Moi, j’ai… J’ai cette image… Il vivait… Moi, je l’ai connu vivant – parce qu’à l’époque la mairie de M. leur donnait un logement, dans ce logement il y avait une grande pièce, deux, trois chambres, mais enfin, c’était la promiscuité, quand même, en famille, et puis quand mon père – mon grand-père – a été malade et que le médecin, qui s’appelait le Docteur Jama [], qui était un personnage très important de la vie locale et qui avait lié des liens avec mon grand-père très étroits, au-delà du médecin, c’était quand même un ami de mon grand-père… Donc, je voyais bien qu’il était malade et cætera, qu’il vivait dans la pauvreté, parce que le terme, c’était la pauvreté. La mairie de M. lui avait donné deux pièces qui touchaient cette maison de fonction du garde-champêtre, mais c’était déplorable, quoi, c’était affreux. Il faisait froid, il y avait qu’un poêle, et cætera. Ils ont vécu dans la misère, alors là…
Sébastien. — Il ne pouvait vraiment pas travailler ?
Bernard B. — Non, non, à mi-temps. À cette époque-là, le garde-champêtre… J’avais un oncle, qui est décédé maintenant, qui était à M., qui me retraçait aussi, après coup, tout ça, il lui en faisait baver, quoi, parce qu’à cette époque-là il fallait faire des saignées sur les routes pour évacuer l’eau… Là, j’ai retrouvé récemment un suicide dans M., c’est mon grand-père qui a été faire le constat du suicide, parce qu’on faisait pas venir la gendarmerie cette époque-là, donc j’ai retrouvé des pièces, mon grand-père s’est rendu le 4 juillet à tel lieu et cætera où il a constaté que sur un arbre était pendu Monsieur Untel et apparemment il est mort de. À cette époque-là, c’était, hein ! C’était vite expédié. Donc, j’ai retrouvé ça… Mon grand-père était l’homme à tout faire, hein, à tout faire. Des saignées, et dans le bois… Le maire d’Hautvillers m’a renvoyé un certificat d’affichage de la mairie d’Hautvillers, à l’époque, puisqu’ils envoyaient des affiches et mon grand-père faisait le certificat d’affichage, il renvoyait ça à la mairie d’Hautvillers. J’ai retrouvé des choses comme ça. Donc, c’était l’homme à tout faire.
Sébastien. — Et il avait des frères ?
Bernard B. — Mon grand-père, oui, mais ils vivaient sur Ludes. Puis, surtout, la famille qui… Des tantes, des sœurs qui sont décédées quelques temps après, que moi je vois encore dans ma tête. Et puis après, ma grand-mère avait quand même une très grosse famille, qui était également sur Ludes. Les deux familles étaient de Ludes.
Sébastien. — Parmi ses parents, il y en a qui étaient allés au front ?
Bernard B. — Non, je crois pas. Là, pareil, pff…
Sébastien. — Vous ne savez pas ?
Bernard B. — Non.
Aurélie. — Et votre mère, elle faisait une activité ?
Bernard B. — Non. Non. Non. Non, ben, à cette époque-là, on faisait la femme au foyer. Non, non.
Aurélie. — Et vos rapports avec elle étaient… ?
Bernard B. — Oh… c’est… c’est… Vous savez, vous… vous… comme moi, vous… y a de l’affinité avec les grands-parents des… mais autant du côté maternel, j’ai été choyé, on m’a emmené partout… J’avais un oncle qui vivait dans le Nord, j’étais toujours avec eux dans le Nord, parce que je vivais… je vivais dans le, chez les deux grands-parents, moi. J’ai plus de souvenirs de vie chez mes deux grands-parents, chez les deux familles des grands-parents, que de chez mes parents. Soit j’étais chez le grand-père à M., soit j’étais chez le grand-père à Aÿ. Et tout ça à pieds, bien entendu. Des fois, je me souviens, ma mère me cherchait, il était neuf heures du soir, j’étais encore à Aÿ, à pieds. À cette époque-là, j’avais, de devais avoir sept, huit ans. Donc, mais… Ce qui m’a le plus marqué… Autant mon grand-père paternel m’a choyé, et cætera, mais ce qui m’a le plus marqué, c’est… Le grand-père maternel, il m’a choyé, il m’a emmené, il m’a fait… il m’adorait, et cætera, mais le grand-père paternel, le grand-père de, le grand-père paternel, de cœur, comme on dira, m’a beaucoup plus marqué. Ah ouais, c’est… Pourquoi ? Comment ?… On sait pas ! Mais après, avec le grand-père maternel, bon, même quand j’ai commencé à travailler, j’ai commencé à travailler en apprentissage chez Bollinger, je mangeais chez eux le midi, enfin, tout ce que je pouvais attendre et prétendre, bon… Mon grand-père maternel, il travaillait à la SNCF ; ma grand-mère ne travaillait pas ; avec quelques petits bouts de vigne ; donc, ils avaient quand même des conditions de vie qui étaient plus confortables. Et donc, compte tenu de ça, j’ai quand même été plus aidé et plus choyé que de l’autre côté. Parce que de l’autre côté, c’était véritablement la misère.
Sébastien. — Mais qu’est-ce qui faisait votre attachement à votre grand-père ? Comment ça se traduisait ?
Bernard B. — C’était physique, c’était certainement physique, et puis le fait que j’étais avec lui dans M.… Pourtant le grand-père montait travailler chez mes parents d’Aÿ à pieds, faire du bois et des choses comme ça, j’allais avec lui, mais non, je… Encore aujourd’hui, même avec le recul, l’attache était du grand-père… c’était véritablement une attache.
Sébastien. — Mais il vous emmenait dans sa tournée ?
Bernard B. — Ah, oui, oui, oui, oui. Ben, je vivais comme ça, oui. J’étais souvent chez eux. Trop souvent, peut-être. [Rires.] Ouais.
Sébastien. — Il vous apprenait des trucs ?
Bernard B. — Quand il est mort, j’avais une dizaine d’années, donc c’est très court, quoi. Non, oui. C’était certainement ça. Ouais. Il bricolait beaucoup, donc je bricolais avec lui. Je me vois encore avec des clous, je me vois encore… Mais c’était le centre de la terre pour moi, quoi. Ouais, c’était le centre…
Aurélie. — Quand vous dites que c’était un caractère exceptionnel, qu’est-ce que vous entendez par là ?
Bernard B. — Sa gentillesse… Sa gentillesse, sa droiture. Parce que je sentais que c’était quand même un homme droit, respectable et respecté, en tant que garde-champêtre qui faisait son boulot. Je ressens ça encore aujourd’hui. Vous savez, à cette époque-là, la gendarmerie venait une fois tous les six mois, parce qu’il fallait monter à pieds. Donc, c’était lui, il avait quand même un rôle prépondérant, même si on n’était pas beaucoup d’habitants, pour les vols, les vols de poules, les problèmes de voisinage, tous ces problèmes-là, c’était le grand-père qui s’occupait de tout ça, quoi. Les vols de fruits, les problèmes au cimetière… À cette époque-là, il supervisait quand il y avait un enterrement, c’est lui qui supervisait, y compris quand on faisait la tombe. Je me vois au cimetière avec lui dans les tombes et compagnie. Donc, il avait un rôle moteur dans le village. C’est ça qui m’a très certainement amené à être maire, hein, je pense – je suis sûr même. J’en suis sûr. [] Je suis sûr que ça vient de là. J’en suis sûr. Et puis comme après j’ai milité beaucoup, syndicalement, socialement, je suis sûr que ça vient de là.
Sébastien. — Et lui même était militant ? Syndiqué ?
Bernard B. — Non. Ah, non, non, non. Non, ça vient de ça. Ça vient aussi certainement de l’institutrice. Pourtant, elle, c’était une vacherie vis-à-vis de moi, pourtant elle m’en a fait baver, croyez-moi, puis elle m’a fait loupé mes études… Même beaucoup qui étaient à l’école avec moi, y en a dans le village, en disant que je méritais mieux que ça en études et que c’est elle qui m’a sapé… qui m’a sapé un peu mes études, et cætera, parce que je sais pas pourquoi, elle pouvait pas me sentir, certainement. Mais, je, le pire, c’est que je… malgré toutes les vacheries qu’elle m’a fait, des coups de règle, et cætera et cætera, je suis très admiratif vis-à-vis d’elle parce qu’elle m’a donné au niveau de l’éducation civile, je dirais, le respect de l’autre, l’ouverture d’esprit, le politique. C’est elle aussi qui m’a mis le doigt à l’étrier. Et puis un curé. Je suis très loin d’être catho… Deux curés. L’abbé Paulet, qui était sur Aÿ, qui est mort il y a quoi, cinq, six ans, et puis l’abbé… un autre curé qui était là avant, Beaudescant, qui m’ont aussi, à travers l’étude, le catéchisme, et cætera, ouvert à l’esprit de travailler pour les autres et de pas être centralisateur de toute la terre sur soi, quoi. Donc les trois m’ont – à mon avis le grand-père qui était… le problème de… de… la souche, de la base, plus l’institutrice, plus ce curé, m’ont amené à être ce que je suis aujourd’hui, de vouloir travailler pour les autres.
Sébastien. — Et votre grand-père et votre père, ils se sont réconciliés ?
Bernard B. — Oh, très difficilement. Très difficilement. [] Non, je parlerais pas de réconciliation. Non. []
Aurélie. — Et du côté maternel ? Vos grands-parents vous ont parlé un petit peu de cette période ?
Bernard B. — Non, là aussi je reviens à mon grand-père qui avait – maternel – qui avait été marin et qui avait connu tout ce que… l’histoire que je me rappelle, c’est que… l’histoire de Potemkine, vous savez : « Un marin ne tire pas sur un autre marin » – c’était la chanson de Ferrat. Et lui, il avait été marin et il avait connu le Potemkine, cette histoire. Mais alors je… c’est Ferrat qui m’a un peu… Parce que des fois, j’avais un peu des photos de lui qui était marin, militaire marin, je revois des photos, mais je revois le grand-père parler de ces histoires, mais là aussi c’est très vague. Potemkine, comme Ferrat a chanté Potemkine, « Marin, tu ne tires pas sur un autre marin », je me souviens de cette histoire. Mais là, pareil… Quant à la guerre 14-18, avec le grand-père maternel, jamais. La guerre 40, oui, puisqu’ils avaient été touchés par le bombardement de 45 qui avait détruit…
Aurélie. — Oui…
Bernard B. — …des Américains, détruisant Goyard et leur propre maison d’habitation avait été détruite lors du bombardement en même temps que la distillerie Goyard, que le collège d’Aÿ, enfin… Vous vous rappelez pas… en face l’école maternelle. En face l’école maternelle, c’était le collège d’Aÿ et ce collège – moi, j’ai connu ce collège-là complètement détruit avec des blessures de guerre mais complètement perdu où on voyait les anciennes salles de classe et tout effondré. Et donc, quand il y a eu le bombardement, ma mère, qui vit encore, a toujours été marquée par le bombardement dans sa tête, par rapport au bombardement, les morts d’Aÿ, ses copines d’école, ses copains d’école qui avaient été tués. Ça, le grand-père, ma mère m’en ont toujours parlé, du bombardement. Mais le grand-père me parler de 14-18, non jamais, j’ai, jamais, jamais… Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu parler de cette époque-là. On revenait toujours dans l’histoire familiale au bombardement… Ils ont été évacués, les grands-parents aussi… Tout ça, oui, j’ai des souvenirs, mais 14-18, non. C’est même ça qui me marque le plus aujourd’hui, en me disant comment que ça se fait que ils avaient zappé…
Aurélie. — Comme si une histoire en effaçait une autre…
Bernard B. — Non, moi, à mon avis, la guerre 40, la guerre 39-45 étant récente, c’est peut-être dans leur esprit quelque chose qui les a plus marqués.
Sébastien. — Puis, il y avait une défaite aussi…
Bernard B. — Ouais, ouais.
Sébastien. — 14-18, c’est une victoire…
Bernard B. — Oui, peut-être. [] Le grand-père [maternel] était loin d’être un progressiste. C’était plutôt tout le contraire. Anti… Un peu anticlérical, surtout anticlérical, aussi. Mais pas progressiste en tant qu’homme… Travaillant après à la SNCF, et cætera, jamais entendu parler de lutte, de grève, et cætera, jamais, jamais je n’ai entendu parler de ça. Mais le Potemkine, j’en avais entendu parler par lui. De l’histoire, de la rébellion, et cætera.
Aurélie. — Anticléricaux, athées… Est-ce que vous diriez de vos grands-pères, de ce que vous en connaissez, qu’ils étaient patriotes ?
Bernard B. — Non. Non, je pense que du côté de mon grand-père paternel, il y avait un rejet de la guerre… un rejet de la guerre… Par contre, à être patriote, je sais pas. Je me suis beaucoup posé la question, je sais pas. Non. J’ai l’impression qu’ils ont été jetés dans cette guerre, jetés, je dis bien, c’est le terme, jetés dans cette guerre à vingt ans… J’ai quand même cette image qu’on voit les soldats défiler la fleur au fusil, « On sera revenus dans trois mois »… Ils ont été jetés et je pense qu’ils ont… ils ont dû vivre… je ressens ça comme ça… ils ont dû vivre le fait que la guerre à duré quatre, cinq ans, qu’ils ont été traités comme des bêtes… enfin, tous ces aspects-là, et puis qu’ils rejetaient la guerre en tant que telle et que… à travers ça, ils rejetaient le pays, la France, le patriotisme. Moi, je sens plutôt ça aujourd’hui. Et puis de l’autre côté, pareil. Non, jamais… jamais noyé dans le patriotisme, non, dans le patriotisme, non. J’ai jamais connu ça. Ça me marque même parce que je suis plutôt cocorico, c’était pas dans leur culture. Non. Non.
Sébastien. — C’est quelque chose que vous sentez.
Bernard B. — Ah, oui.
Sébastien. — Elles n’ont pas été forcément dites…
Bernard B. — Non. Non… Je ne les vois pas ni l’un ni l’autre patriote au sens… Anticlérical, oui, les deux, mais patriote, non, j’ai jamais senti ça. J’ai pas senti une fierté d’avoir fait la guerre pour la France, ça jamais. Non.
Sébastien. — De toute façon, ils n’en parlaient pas…
Bernard B. — Non, mais des fois, dans le comportement, on peut reprendre des bribes, et cætera… Non.
Sébastien. — Il avait conservé dans son grenier…
Bernard B. — C’était un genre de débarras, un genre de débarras qu’on avait à l’époque – maintenant, à la commune, on a retiré tout ça… Puisque nous, c’était sur une ancienne tuilerie, donc, où il vivait le grand-père, c’était le bâtiment de l’ancienne tuilerie de séchage qu’ils avaient transformé en maison d’habitation… Et donc, il y avait une vieille maison, une vieille masure qui servait à mettre les poules, les lapins, la chèvre et puis je ne sais quoi. Et puis, dans ce débarras, je revois des caisses avec des masques à gaz, des douilles, et cætera. C’étaient des caisses. Des caisses qu’on jouait en étant gamins, quoi.
Sébastien. — Vous jouiez avec ces choses-là ?
Bernard B. — Ah, oui, quoi, oui.
Sébastien. — Vous jouiez à quoi ?
Bernard B. — Pff ! Comme des gamins. On mettait les masques et puis on courait, quoi. Sans savoir ce que ça voulait dire.
Sébastien. — À la guerre ?
Bernard B. — Ah, je sais pas ! [Rires.] Non, j’ai jamais trop joué à la guerre, mais on jouait avec ça, quoi. C’était… c’était… À l’époque, on n’avait pas beaucoup de jouets. Donc…
Sébastien. — C’étaient des objets qui appartenaient à votre grand-père… Qu’il avait conservé de…
Bernard B. — Oui, oui, ouais.
Aurélie. — Et il vous laissait jouer avec ?
Bernard B. — Oui. Je vois ça par terre, même, dans le poulailler. Sans savoir ce que c’était.
Sébastien. — Mais c’était quand même remisé, c’était pas [] dans une pièce d’habitation.
Bernard B. — Ouais. C’était remisé, oui.
Sébastien. — Il y avait des masques à gaz…
Bernard B. — Puis des douilles, puis c’est tout. Je vois que ça, ouais, je vois que ça.
Sébastien. — Il avait des médailles, votre grand-père ?
Bernard B. — Ben, je les ai jamais vues. Ouais, il avait une médaille militaire. Une croix de guerre.
Sébastien. — Mais il ne la portait pas ?
Bernard B. — Jamais.
Sébastien. — Jamais ?
Bernard B. — Je l’ai jamais vue.
Aurélie. — Vous l’avez jamais retrouvée ?
Bernard B. — Non. Non. Non.
Aurélie. — Et des photos, des…
Bernard B. — J’en ai vu, j’en ai vu, je pense que ma mère ou mon père ont dû les avoir, mais après, pff ! Non. Non, non, ça a été une période complètement zappée.
Sébastien. — Parce que votre père lui savait, à un moment donné, ce que votre grand-père avait fait. Donc, lui l’avait bien appris d’une façon ou d’une autre…
Bernard B. — Je pense que ça devait être dans les discussions familiales…
Sébastien. — En dépit du froid qui régnait entre eux…
Bernard B. — Oui, autour de la table, et cætera. Vous pouvez pas avoir vécu cette horreur et surtout en être tombé malade dans le point de la maladie où il en était et puis ne pas en parler, c’est pas possible. Donc… À cette époque-là, il avait eu donc deux garçons… Mon grand-père a eu un garçon et une fille avec ma grand-mère et puis mon père… Ils ont dû quand même dans les discussions le ressentir, le voir, et cætera, je…
Sébastien. — Mais pas de papiers, pas de médailles, pas de photos, qui soient restés, qui vous aient été transmis…
Bernard B. — Non. Non. Non, rien.
Aurélie. — Et du côté maternel, vous aviez ce genre d’objets ?
Bernard B. — Non. Oh, non… Non, mais la maison ayant été complètement détruite… bombardée… complètement détruite… donc… Relogés… Ils ont été relogés après puisque la maison… Goyard, à l’époque, c’était… La distillerie, elle était rue Jules Lobet… Donc, une partie de la distillerie était là, donc tout ce quartier-là a été détruit par la guerre, et la maison de mon grand-père a été détruite, ils ont été relogés [] après la guerre. Et donc moi, je me rappelle avoir vécu rue [] Et puis après ils ont été relogés boulevard du Maréchal Delattre de Tassigny, un peu en dessous Bollinger, puisque ces maisons-là ont été refaites avec les dommages de guerre. Donc, voilà, je… Non, je pense que tout a été détruit.
Aurélie. — Et dans M., dans Aÿ, vous avez souvenir, enfant, de revoir des traces de 14-18 ?
Bernard B. — De 14-18 ? Ah, non.
Sébastien. — Peut-être dans la forêt ? Il n’y pas eu beaucoup de combats, ici…
Bernard B. — Il n’y a eu aucun combat. Apparemment… Déjà en 39-45, je pense que les Allemands n’ont pas monté à M., parce qu’ils avaient peur de la Résistance et il y a eu… il y a eu un ou deux détachements en14-18 qui est monté et qui a occupé un petit peu le manoir de Montflambert, mais quelques jours. Donc, je me souviens qu’on me racontait qu’ils dû être là une dizaine de jours en 14-18, mais après, rien. Non, M. n’avait pas, n’était touché par des faits de guerre. C’était loin. À mon avis, c’étaient surtout des jeunes de M. qui allaient sur les champs de bataille… Les sept morts qu’on a eus, qui ont dû marquer terriblement la vie du village. Mais des faits de guerre sur M., il n’en y a pas eu, c’était Reims qui était surtout touché. Et donc, à cette époque-là, aucun moyen de communication… Ils devaient vivre quand même loin de tout ça. Les faits de guerre devaient être surtout le fait des morts qui ont eu lieu et puis des enterrements. Et puis un instit de l’époque [] qui s’appelait Garritan qui lui militait contre la guerre tout en déclarant que les faits de guerre étaient terribles pour les familles, mais en même temps il apprenait les enfants du village à tirer, puisqu’il y avait une école de tir à Avenay-Val-d’Or et il emmenait les enfants de moins de quatorze ans à Avenay pour apprendre à tirer.
Sébastien. — En quelle année ?
Bernard B. — Ben, en 17, 18… Ouais. On vous donnera le discours qu’il a fait pour le dernier mort. Et donc, dans son discours que moi j’ai zappé et que j’ai relu déjà au monuments aux morts, il dit « De toute façon, on va continuer à descendre à Avenay à l’école de tir pour que les enfants du village sachent tirer. » Vous vous rendez compte ? Paix à son âme, mais c’est dur à dire une chose comme ça…
Sébastien. — Et il était pourtant pacifiste ?
Bernard B. — Il me paraît avoir été pacifiste. Sa lettre décrit bien les moments passés. Donc, là aussi, lui qui était dans les années 20 ici, ils ont été le père et le fils instits ici, apparemment eux, lui, il en parlait de la guerre 14-18, y compris dans son école. Mais, pff, j’ai jamais rien retrouvé.
[]
Aurélie. — Et est-ce qu’on peut… Enfin, c’est une question un peu… difficile, mais est-ce qu’on parler d’un sentiment… dans votre famille ou dans le village… anti-Allemands ?
Bernard B. — Non. Sur la deuxième guerre mondiale, oui.
Aurélie. — Sur la deuxième guerre mondiale…
Bernard B. — Oui. Oui. Nettement, oui. Les STO, tous les STO, tous ces gens, surtout les… Il y avait des STO que je revois dans ma tête qui vivaient dans cette époque-là et c’était anti-Allemands, oui, alors là, oui, net. Quand De Gaulle et Eisenhower ont signé cet accord à la cathédrale de Reims, qu’on a fêté le cinquantenaire il y a pas longtemps, je me rappelle des propos anti De Gaulle, « Vendu ! »… Pourtant, il a fait la guerre, et cætera, et cætera, je me rappelle de ces propos-là. Ouais.
Aurélie. — Et votre grand-père n’avait jamais de paroles…
Bernard B. — Non. Non. Non. Non, je… je le vois pas nous tenir des propos anti-Allemands et cætera, non. À mon avis, c’était rentré, c’était… c’était au fond de lui-même, quoi… J’ai l’impression qu’il avait subi la guerre… pour lui c’était une catastrophe, c’était une catastrophe. Individuelle et familiale. La preuve, c’est qu’il en est mort jeune et puis que ma grand-mère l’a suivi quelque temps après par l’alcoolisme. Et donc, mon grand-père devait gérer cette situation qui devait pas être évidente pour, à l’époque, monoparentale, quoi, des enfants de deux familles, et puis l’alcoolisme de sa femme… lié à la guerre. Je pense qu’ils ont dû passer des moments très difficiles. Ah, ouais, ça devait pas être évident.
Aurélie. — Et votre grand-mère, elle était… Comment vous la décrieriez ?
Bernard B. — Ben, une femme… Comme c’est les femmes qui à l’époque ne travaillaient pas, quoi. Un peu… Un peu effacée, quoi… Un peu effacée, je la voyais effacée, en difficulté de vie, très difficile, très… très difficile… très difficile à vire, elle vivait un enfer, quoi… Je… je vois une femme qui vivait un enfer. Elle vivait un enfer certainement par rapport au fait de qu’un de ces premiers amours, qui lui a engendré un enfant, mort ; ce remariage ; les difficultés de mon grand-père de santé ; les difficultés financières ; et cætera ; ça devait être un enfer. J’ai ça dans la tête, c’était l’enfer. Plus son alcoolisme. Avec tout ce que ça comporte, l’alcoolisme d’une femme, c’est… L’alcoolisme d’un homme, c’est déjà pas beau, mais celui d’une femme… Je… Je vous dis pas. À la suite de la mort du grand-père, elle a arrêté un peu de boire, quelques mois, sans boire… Je la vois encore sans boire, et puis après elle a ressombré dans l’alcoolisme, elle en est morte. Non, c’était… c’était… Autant du côté maternel, matériellement, ils vivaient bien, autant du côté paternel, c’était… c’était la misère. Misère financière ; misère, je dirais sociale.
Sébastien. — Vous pensez qu’elle a épousé votre grand-père de cœur uniquement pour se sortir d’une situation… ?
Bernard B. — Oh, je pense, oui. Oh, oui… Bon, je dis pas que… Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils ne s’aimaient pas, mais je pense que ça a dû peser lourd dans le… dans le mariage, hein.
Sébastien. — J’imagine que c’est quelque chose dont vous n’avez jamais dû entendre parler enfant ?
Bernard B. — Non. [] C’est la découverte, ensuite. [] Voilà. On a fait un tour d’horizon.