Et cætera, etc.

Etc.

Croquettes versus biberons

par Sarah Weber in Mack & Wolf

Moi, ce que je voulais, c’était des gosses. Trois. Deux garçons, une fille. Ou quatre peut-être, si mon corps me l’avait permis. Parce qu’il paraît que trois, c’est déjà coton. C’est ma copine Madeleine qui me dit toujours ça. Elle peut dire, elle, elle est comme une lapine. Elle faisait crac-crac le bon jour et hop, en cloque, qu’elle était. Mais à trois, elle a arrêté ; pas que ça l’ait pas titillée vers les quarante ans d’en faire un dernier, mais le corps disait « Non, pas possible, tu tiendras pas. Les remontées acides, les vomissements, les varices, les cruralgies, les nuits sans dormir pendant deux ans après… » Alors, elle me console en me disant qu’au moins j’ai la taille fine et moins de rides que les autres, pas de cernes, de soucis, pas d’études à payer, pas d’épidémie de gastro, la serpillière dans une main, une cuvette dans l’autre, pas de chaussettes d’ado dans des coins improbables de toute la maison, pas de bagarre, pas de match de foot à aller voir pour faire plaisir au p’tit dernier, et tout et tout. N’empêche. Moi, ça me déchire les entrailles d’avoir jamais tenu un poupon rien qu’à moi. Même un pas très beau. Émile, c’est pas un Apollon. Je savais bien que si on avait des gosses, ce serait pas des anges. Mais ça aurait été les miens. Émile, il était triste aussi en voyant la radio chez le docteur, mais ça lui a vite passé. Il a son travail. C’est comme une mission pour lui.

Après le coup de la radio, il m’a envoyé chez le psychologue. « Il faut que tu fasses ton deuil », qu’il disait. Alors bon, j’y suis allée. Et c’est lui, le psychologue, qui m’a dit d’écrire, que ça faisait du bien même si personne lisait. Mais moi, ça me faisait bizarre d’écrire dans le vide, comme ça, à personne. Alors j’ai commencé à écrire à Maman. Qui est morte. Depuis longtemps ; j’avais treize ans. Mais bon, tout ce qu’on s’était pas dit, je lui écrivais et puis j’inventais dans ma tête les réponses de Maman. Et les lettres, je les lui donnais vraiment. Il faut dire que le caveau de famille, il est au bord du talus, un peu en hauteur par rapport au chemin. Et depuis le temps qu’il est là, qu’il pleut, qu’il gèle, qu’il repleut, le bord du talus s’est un peu effondré et la pierre tombale s’est descellée. Au début, ça me faisait peur cette fente noire, qui donnait sur les morts, direct.Je me disais qu’une main osseuse allait en sortir et m’agripper. Et puis je m’y suis faite et j’ai eu l’idée d’y glisser les lettres pour Maman. Comme ça, elle pourrait les lire. On sait jamais. J’en ai écrit des tas, des tonnes, des gaies, des tristes, des courtes, des longues, je lui racontais ma vie. Sauf qu’au bout d’un moment, ça a débordé. On voyait des papiers qui dépassaient du bord de la stèle, ça faisait bizarre. J’ai arrêté et j’ai acheté un cahier.

Et à la place des gosses, j’ai pris des chats. Les chats c’est comme les gosses : ça vous fait des câlins quand ça veut et vous ignore le reste du temps ; ça réclame à manger, mais ça débarrasse pas la table. Ça fait sa toilette et ça vous laisse des poux partout. J’en ai onze. Il y a Minette, Carbone, Lucrèce, Grisous, Grisette, Gribouille, Princesse, Sid, Chaussette, Jack et Moumouche. Émile, ça le rend dingue, il râle tout le temps. Moi, ça m’occupe. D’ailleurs, j’en ai proposé un à M. Wolf, le nouveau de la supérette. Émile, il s’obstine à l’appeler Patrice. Il dit qu’il a l’air louche. Mais Wolf, c’est bien, je trouve. En tout cas, il a une tête d’un qu’aurait bien besoin de faire son deuil.