Et cætera, etc.

Etc.

Journal intime de bord

par Sébastien Weber in Mack & Wolf

Alors, bon, d'abord, il y a l'entrée du village et puis après, il y a la sortie du village. Ce n’est pas la même chose, même si de toute évidence certaines personnes entrent par la sortie et sortent par l’entrée parce qu’ils vont dans des directions contraires au bon sens. La gendarmerie se situe à l’entrée, à cinquante mètre du panneau Houblon-sur-Meuse. C’est le bâtiment beige surmonté d’une antenne à droite sur le rond-point. Ceux qui entrent par la sortie, le plus souvent ce sont des Belges. Je crois qu’ils font ça parce qu’ils sont portés à remonter le cours de la Meuse, sinon ils finiraient dans l’eau de la mer à Haringvliet. Ils traversent Houblon vite fait, peut-être parce que l’office de tourisme fait mal son travail, peut-être parce qu’ils sont pressés de rejoindre l’autoroute et d’arriver à Reims ou à Épernay pour visiter les caves et déguster du champagne. L’équipe 1 — c’est moi — se met à la sortie et elle les regarde entrer. Ils mettent la gomme, avec leurs voitures de sport luxueuses, si bien qu’à l’entrée, l’équipe 2 — c’est l’autre — les arrête quand ils sortent : excès de vitesse. Ils râlent, mais la loi, c’est la loi, la même pour tout le monde, Belges ou pas.

Une fois, je suis allé à Épernay avec Gisèle, ma femme, parce qu’elle voulait voir du pays. C’était grand, surtout l’avenue des maisons de champagne, Moët et Chandon, Mercier… Gisèle a eu le tournis, comme je l’avais prévu et nous sommes repartis sitôt après le déjeuner. Mais depuis, Gisèle parle de ce voyage au moins trois fois par an, par exemple quand elle a un petit coup dans le nez, à son anniversaire ou au mien ou à Noël. L’an dernier, à mon anniversaire, avec les collègues on a fait un barbecue dans la cour de la gendarmerie, et Gisèle a bu un peu plus que de raison. Ça n’a pas manqué, c’était reparti avec Épernay ! Ce qui l’a le plus impressionnée, c’est la largeur de l’avenue, la largeur d’un fleuve, presque comme la Meuse. C’est vrai que c’est large. De là à se rendre malade et à vomir partout… Gisèle me dit alors qu’elle a parfois l’impression d’avoir raté sa vie. Ça, c’est parce que nous n’avons pas d’enfant, mais elle dit qu’elle aurait voulu voyager. Je lui dis que quand on voit l’effet que ça lui fait, l’avenue de Champagne, il est difficile de l’imaginer voyager beaucoup. Elle hausse les épaules et elle s’endort. Le lendemain, c’est oublié. Mais chaque fois qu’elle a un petit coup dans le nez… Si on avait eu un enfant, les choses auraient été différentes. Le médecin a dit que ça n’était pas possible en nous montrant une radio de Gisèle en-dedans. « Là. Vous voyez, là ? C’est cuit. » Il n’y avait pas grand’ chose à voir, des masses noires contre des masses grises ou blanches ou gris-blanc. « Cuit de chez cuit. » On en rentrés en silence tous les deux, comme des chats après la tempête (je dis ça, parce que c’est un souvenir d’enfance, les chats, la tempête), et Gisèle m’a fait descendre la grande armoire à glace de la chambre au garage. Il n’y a plus qu’un seul miroir dans l’appartement, celui de la salle-de-bain parce qu’il faut bien que je me rase, même si je porte la moustache (peut-être surtout). Nous n’avons jamais reparlé d’enfant. D’où cette obsession du voyage qu’elle a et qui la fait souffrir trois fois l’an.

Parfois, je réfléchis et je me dis qu’un de ces jours, je vais l’emmener, Gisèle, pendant qu’elle dormira, une fois qu’elle aura un coup dans le nez, jusqu’à la mer. En voiture, ça ne fait pas trop loin, deux heures à tout casser. Je m’arrêterai sur la digue et j’attendrai qu’elle se réveille. La tête qu’elle fera ! Elle dort profondément, Gisèle, comme une espèce de caillou dans un cimetière. L’autre jour, à la télé, il y avait un poète qui disait : « Nous avons assez transformé la terre en tombes, en fosses, en charniers, nous pouvons déclarer la paix. » Eh bien, ça m’a fait penser à elle, à Gisèle, qui dort comme une pierre, de sorte que c’est à peine si elle grognera un peu quand je la porterai jusqu’à l’auto. Nous partirons vers quatre ou cinq heures du matin, tiens, la nuit de son anniversaire, ni vu ni connu. Je lui prendrai un sac avec des vêtements, qu’elle ne se promène pas en pyjama sur la jetée, et un manteau bien chaud parce qu’elle est de février. Les filles de février, c’est comme ça.

En attendant, il y a un loustic qui vient de s’installer au pays et j’ai l’intuition qu’il va falloir garder l’œil bien ouvert. Il s’appelle Wolf, mais il a une tête de Patrice en vérité. J’ai un peu fouillé les dossiers et ce n’est pas clair-clair, cette histoire.