Et cætera, etc.

Etc.

Socio

par Sébastien Weber in Mack & Wolf

Alors, il est tiré d'affaire, votre zozo ?
— Je ne sais pas trop. Je crois, oui.
— Bon, eh bien c’est bien, vous êtes contente, alors ?
— Oui… Oui…
— Vous n’avez pas l’air convaincue.
— Si, si, mais bon…
— Ah ! Quoi ?
— Je ne sais pas. Je ne m’étais pas imaginé ça comme ça.
— Quoi donc ?
— Je ne m’étais pas imaginé qu’il irait s’enterrer dans les Ardennes pour y vivre la vie d’un cochon d’Inde.
— Si c’est là qu’il trouve la paix et l’équilibre…
— Oui, bien sûr, mais enfin…
— Allons, Miss Mack, il n’était pas taillé pour l’aventure. Et vous non plus d’ailleurs. Croyez-moi, des héros, j’en ai connus, et pas des moindres. Je sais ce que c’est. Vous n’en êtes pas. Ni lui ni vous.
— Ah bon ?
—  Non. D’ailleurs, vous le dîtes vous-même, vous êtes ordinaire, vous êtes banale.
— Oui, mais bon, je disais ça pour lui remonter le moral, pour le sortir de là, quoi…
— Non, non, c’est la vérité. Encore un peu de nectar ?
— Oui, je veux bien, oui. Banale ? Ordinaire ?
— Mais oui, mais oui, comme tout le monde ou presque. Tenez, Pénélope, ça vous dit quelque chose ?
— La femme de… ?
— Elle-même. Bon, entre nous, d’un ennui ! Une mémère ! Geignarde, mesquine… Enfin, bref.
— Non ?
— Mais si, mais si, bien sûr ! Et son fils ! Oh la la, son fils… Pff !
— Ah ? Et… Et son mari ?
— Ulysse ? Oh, Ulysse, Ulysse… Avec de la poésie, vous pouvez dire n’importe quoi, que la terre est bleue comme une orange ou je ne sais quelle autre faribole. Non, des héros, il y en a peu, très, très peu. Regardez les gars de la guerre de Troie, regardez-les dans le détail : des braillards, des soudards, des soiffards, des queutards. Rien de plus. Vous prenez les mâles d’un bar de nuit n’importe où dans la Beauce, vous leur collez une jupette sur les fesses, une épée à la main, vous les fichez sur un bateau, hop, direction la guéguerre, le bar d’à côté : pareil, les mêmes. Qu’ils s’appellent Ulysse ou Gaspard, Hector ou Jean-Marie, ça revient au même.
— Non ?
— Mais si ! C’est évident. Homère était aveugle, je vous rappelle. Il a brodé. Beaucoup.
— Ah bon ?
— Oui. Ça, oui. Vous, et puis votre copain, là, eh bien, vous êtes comme tout le monde. Et ce n’est pas plus mal. Mais vous n’êtes pas des héros. Vous faites de jolies choses, des tas de trucs très sympathiques, mais rien d’héroïque. Vous vous laissez guider. Les héros, ce sont ceux qui ne se laissent pas guider. Qui rompent le déterminisme, si vous préférez. Qui brisent leur destin, quoi. Le héros, c’est celui qui arrive à éviter l’inévitable, à ne pas se faire embrocher par le carreau d’arbalète projeté à pleine vitesse et qui se trouve à deux centimètres de son œil. Vous voyez ? Vous, vous deux-là, vous avez essayé de vous désembourber de votre condition, du tracé tout établi de votre destin, mais c’était peine perdue. Plus vous vous débattiez, plus vous le suiviez, ce tracé. Votre gars…
— Wolf.
— Oui, Wolf. C’était écrit que c’était son histoire, le studio étriqué dans les Ardennes, le boulot imbécile dans un supermarché, la tête vide, le cœur creux. Et tout ce que va lui arriver par la suite, c’est kif-kif.
— Écrit ? Écrit par qui ?
— Mais par lui-même ! Lui-même, en cela que lui-même est un ensemble complexe, et parfaitement inextricable pour tout dire, de données sociologiques, historiques, physiologiques, psychologiques – enfin, de tout ce que vous voulez. Pourquoi il pense comme ça ? Pourquoi il fait comme ci ? Parce qu’il ne peut pas faire autrement. Tout ce qu’il peut faire – tout ce que vous pouvez faire, vous autres –, c’est, vaguement, avoir conscience de votre implaccable impuissance. Et toujours trop tard qui plus est parce qu’après coup.
— Mais c’est affreux !
— Oh, bah, c’est la vie. C’est pour ça que, personnellement, déesse immortelle, ça me va bien.
— Mais ça donne envie de se flinguer tout ça !
— Mais non, mais non. Et puis, pense à ce que disait Achille.
— Qu’est-ce qu’il disait, Achille ?
— Achille disait à Ulysse venu le visiter au Enfers : « Franchement, je préférerais servir de grouillot à un plouc de la Marne que de régner sur les morts… »
— Il a vraiment dit ça ?
— Oui. Enfin, à peu près. Mais vous captez le message ?
— Oui. Je crois.
— À la bonne heure ! Bon, maintenant il est temps de mourir. On se revoit dans quatre mois.
— Non ! Attendez ! Atten…